L’Extravagant Mr. Deeds : quand Hollywood dénonçait les forces de l’argent

Il est un temps lointain où une grosse production hollywoodienne pouvait dénoncer férocement les forces de l’argent. Difficile à croire ? La réédition d’un classique : L’Extravagant Mr. Deeds, de Frank Capra, pourrait surprendre ceux qui n’ont encore jamais vu le film.

Sorti en 1936, L’Extravagant Mr. Deeds suit de quelques années seulement la crise de 1929 et la mise en place du New Deal par le président Franklin Roosevelt. Les États-Unis traversent la Grande Dépression, beaucoup d’Américains connaissent alors la misère. Le cinéaste Frank Capra vient quant à lui d’obtenir cinq Oscars pour son film New York-Miami, un road movie qui exprime déjà sa méfiance envers la caste constituée par ses concitoyens les plus aisés. On y voit la fille d’un millionnaire refuser d’épouser le mari choisi par son père pour lui préférer un journaliste au chômage, qu’elle accompagne sur un reportage consacré au pays profond.


© 1936 renouvelé 1963 Columbia Pictures Industries, Inc. Tous droits réservés.

Fort de l’énorme succès critique et public de ce film, Capra est désormais tout puissant à Hollywood. Maître de ses choix, il inverse le rapport de force avec Harry Cohn, le directeur du studio avec qui il est sous contrat (Columbia), et peut désormais se consacrer pleinement à son projet : glorifier les humbles, honorer « l’homme de la rue » (le titre d’un autre de ses films). De fait, la lecture d’une nouvelle (Opera Hat de Clarence Budington Kelland) inspire fortement le réalisateur, qui demande à son scénariste Robert Riskin de travailler sur une adaptation. Le résultat : L’Extravagant Mr. Deeds va exalter puissamment toutes les valeurs du cinéma de Frank Capra : bonté, altruisme, bienveillance et pureté morale.

Le film ira à rebours de ce que propose Hollywood, avec une condamnation sans équivoque de l’argent roi et de la corruption. Les proches de Capra s’efforcent d’ailleurs de le décourager de réaliser ce film tant son concept semble incroyable au sens propre du terme. Personne ne pourra croire à un scénario dont le héros est un personnage qui se désintéresse complètement de l’argent, lui affirment le réalisateur Josef Von Sternberg et le producteur B.P. Schulberg. Mais Frank Capra ne les écoute pas, et se lance.

« Une fortune implique des responsabilités »

Le film s’ouvre sur le décès d’un célèbre financier, Martin W. Semple, dans un accident de voiture en Italie. Alors que toute la presse américaine s’interroge pour savoir qui sera son héritier, des avocats débarquent dans la bourgade de Mandrake Falls à la recherche de son neveu : Longfellow Deeds (interprété par Gary Cooper). Celui-ci, qui ne connaissait même pas son oncle, apprend sans ciller qu’il va hériter de vingt millions de dollars, ce qui fera de lui l’un des plus riches citoyens d’Amérique. La nouvelle le laisse totalement indifférent : comme il l’explique volontiers, il n’a pas besoin de tout cet argent !


© 1936 renouvelé 1963 Columbia Pictures Industries, Inc. Tous droits réservés.

Deeds est un Américain moyen. Son métier consiste à écrire de petites phrases à apposer sur les cartes postales. Il n’a jamais quitté Mandrake Falls et n’a même pas de valise. Contraint de partir à New York afin de se consacrer aux formalités requises pour recevoir son héritage, il constate que la nouvelle de sa bonne fortune est déjà connue de tous, et qu’elle rend tout le monde complètement fou. Alors qu’il part à la gare, ses voisins organisent une procession en son honneur : maintenant qu’il est riche, il est la « fierté de Mandrake Falls » comme l’indique une grande pancarte. Tandis que les avocats véreux s’empressent de lui vendre leurs services dans le train, l’un d’eux assène que sa vie va changer radicalement : « Une fortune implique des responsabilités ». Mais Deeds n’a qu’une inquiétude : savoir qui le remplacera au tuba dans son groupe de musique, et qu’une préoccupation : se rendre sur la tombe du général Grant.

Tout un aréopage va désormais essayer de lui soutirer de l’argent, de l’ancienne maîtresse de son oncle qui réclame une part de l’héritage, aux associations qui espèrent une donation, en passant par les professionnels qui espèrent se mettre à son service. Des parasites qui ne cessent par ailleurs de faire preuve de mépris et de condescendance envers celui que tout le monde à New York considère comme un bouseux. Deeds ne fait pas grand-chose pour y remédier : un peu décalé, il se déplace rarement sans son gigantesque tuba.

« Trop occupés à courir comme des fous pour rien, nous avons oublié ce qu’est la bonté »

L’histoire se corse lorsque Deeds tombe amoureux d’une jeune femme payée pour le séduire et l’espionner : elle rapporte ses faits et gestes à un grand quotidien. Surnommé par les media « Cinderella Man », Deeds devient la risée du pays. Relativement indifférent à son image, il est en revanche touché par un homme qui lui explique qu’il n’a pas de travail et le supplie de partager sa fortune avec les plus pauvres. Deeds décide alors d’investir tout son héritage dans l’achat de terrains qu’il découpe et met à la disposition de milliers de chômeurs. « Nous sommes tous mal en point, mais vous nous donnez de l’espoir » lui dit un anonyme perdu dans la foule de deux mille personnes qui patientent dans l’espoir d’obtenir une parcelle, pour qui Deeds essaye d’organiser la distribution de repas.


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Le sommet du film réside dans un procès devenu célèbre. Parce que Deeds montre un désintérêt total pour l’argent, la bonne société décrète qu’il a probablement perdu la raison, et la famille de Semple tente de le faire interner pour récupérer ses biens. Cette longue séquence est évidemment l’opportunité pour Frank Capra de faire le procès non pas de Deeds, mais de la société capitaliste. « Trop occupés à courir comme des fous pour rien, nous avons oublié ce qu’est la bonté » conclura la journaliste repentie.

Un cinéma optimiste et humaniste qui espérait changer le monde

Sans doute ici plus que dans tous ses autres films, Capra tente d'appuyer son message optimiste, et forme un projet politique. Celui de replacer l’homme de la rue au cœur de la décision publique, et de changer le monde en redistribuant les richesses. Au plan individuel, son cinéma rappelle sans cesse que la société ne peut s’améliorer que grâce à un altruisme partagé par tous. Cet humanisme se retrouvera plus tard dans deux autres films fondamentaux : Monsieur Smith au Sénat, forte charge sur le cynisme de la classe politique américaine, puis La vie est belle, un conte moral sur l'honnêteté et la solidarité.

Comme souvent chez Capra, on ne peut s’empêcher de regretter ici la dimension un peu naïve de son cinéma, et un certain manque de nuance dans le propos. Derrière les intentions humanistes et le pamphlet anticapitaliste, l’idéalisme du cinéaste confine parfois à la mièvrerie. Mais cette naïveté de Capra, le cinéaste la renverse à travers un personnage qui partage ce défaut avec lui pour la retourner contre ses ennemis. Le cinéaste semble nous dire à travers son histoire que la naïveté peut être utilisée comme une arme pour forcer la volonté des tyrans et des cyniques.

L’obsession de Deeds pour le Général Grant, l’homme qui a « unifié la Nation américaine », ainsi que le nom de ses parents (Marie et Joseph) appuient sur la dimension messianique du personnage. La morale du film est claire : l’Amérique attend celui qui saura ressusciter un pays qui tourne plus qu’au profit des plus riches. Les États-Unis ne pourront se redresser que si le gouvernement offre à chacun la possibilité de s’assumer avec dignité par la force de son travail.


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L’Extravagant Mr. Deeds, coffret DVD / BluRay / livret Wild Side vidéo (35 €)

Crédits photo/illustration en haut de page :
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