EDF, la machine à broyer : le procès de Moscou

Salarié harcelé pendant plus de dix ans, Jean-Michel B était traduit la semaine dernière devant le conseil de discipline d’EDF. Sa faute : avoir relayé sur Facebook les premières enquêtes de Blast sur le management pathogène à l’œuvre au sein de l’entreprise. Les représentants de la direction ont affirmé n’avoir pas lu nos articles…

Mardi 5 octobre 2021. Il est aux alentours de 14h30, dans une des salles de réunion de l’immeuble tout neuf d’EDF à Saint-Ouen, lorsque le conseil de discipline ouvre la séance du jour. Pour y examiner le cas épineux de Jean-Michel B. Un salarié harcelé dont… Blast a publié, la veille, le témoignage.

Débat de sourds

Autour de la table de l’instance paritaire, six représentants de l’entreprise font normalement face à six syndicalistes. Siège aussi Jean-Marc Courte, le président du conseil de discipline, responsable « Moyens Dialogue social » à la DRH du groupe. Absents en revanche ce jour-là, les représentants titulaires de FO et de la CGT - la direction n’a pas daigné les remplacer. Jean-Michel B lui est assisté de son avocate, Me Stéphanie Lamy, et d’un délégué syndical FO.

Au total, les débats vont durer deux heures et demi. En fait de débat, il est plus juste de parler de dialogue de sourds, de la part des représentants d’EDF qui ont tenté de justifier l’injustifiable : la tenue de ce conseil pour licencier ce salarié. A en croire le récit fait Jean-Michel B et son avocate, ce fut même un véritable procès de Moscou.

Un même système

Rappelons les faits… Le 10 avril 2021, Blast publie une grande enquête sur le management toxique d’EDF, accompagnée des témoignages de six salariés. Tous décrivent un même système : à l’œuvre depuis deux décennies, fait d’harcèlements et de discriminations, il a poussé de très nombreux salariés en dépression, et pour certains au suicide.

A la lecture de cette enquête, et de ces témoignages, Jean-Michel B, que nous ne connaissons pas à l’époque, se reconnaît dans ce qu’ont vécu ses collègues. En réaction, il décide de relayer l’enquête de Blast sur son compte Facebook, dans des messages qui interpellent le DRH et les syndicats de l’entreprise. Quoi de plus normal, au vu de ce qui est décrit, pour ce salarié en souffrance depuis plus de dix ans ? Jean-Michel B n’est évidemment pas le seul à avoir réagi de la sorte. Mais ce mardi 5 octobre 2021, dans cet immeuble de Saint-Ouen, c’est lui et personne d’autre qui doit faire face.

Conseil révolutionnaire

Crime de lèse-majesté, a en effet décidé quelqu’un dans les étages de la direction. D’où la convocation devant le conseil de discipline, chargé de jouer les bourreaux et de lui couper la tête.

La technique a fait ses preuves, sans remonter à la Révolution. Problème, en matière de droit du travail, encore faut-il trouver un motif valable pour habiller le crime, et pouvoir licencier l’insolent lecteur sans que les prud’hommes n’y trouvent à redire. Or, c’est la difficulté, de motif valable, il n’y en a pas…

Pas le sujet

« Les représentants de l’entreprise, qui travaillent aux ressources humaines, nous ont expliqué qu’ils… n’étaient pas là pour prendre des décisions juridiques et respecter le code du travail ! », raconte à Blast maître Stéphanie Lamy, qui n’en est toujours pas revenue du climat dans lequel s’est tenue cette séance. « Ils ont même affirmé n’avoir pas lu votre enquête et que ce n’était pas le sujet de la réunion… » C’est très simple, ladite enquête et les témoignages publiés par Blast ne figuraient tout simplement pas dans le dossier constitué et présenté au conseil ! Pour éviter de lire et de voir, on ne fait pas mieux. Pour sanctionner, on l’a dit, c’est autre chose.

Le premier qui lit…

En revanche, dans ce passionnant dossier figure un témoignage. Celui, à charge, d’une salariée de l’entreprise : celle-ci, également membre de la DRH, indique avoir été mise au courant des messages de Jean-Michel B sur Facebook par son manager, mais ne pas avoir lu en revanche l’enquête de Blast... On avouera que ça tient du mystère. La même affirme d’ailleurs n’avoir pas…voulu en parler dans son service pour ne pas traumatiser (!) son équipe...

On ne siège évidemment pas au conseil de discipline d’EDF mais, à ce stade, on doit marquer une pause. Pour poser les choses, justement : si on résume, selon l’acte d’accusation, ce qui pourrait traumatiser des salariés à EDF ce n’est pas le management pathogène dont certains ont payé et paient lourdement le prix mais le fait de relayer une enquête, celle justement qui révèle cette réalité, ces suicides et ces souffrances au travail... A croire qu’on a décidemment la lecture en détestation à la direction de l’électricien.

Le conseil de discipline doit maintenant rendre son avis dans un délai d’un mois. Si Me Lamy veut rester optimiste, l’évidente mauvaise foi des représentants du groupe - ils ont même reproché à Jean-Michel B le… titre de notre enquête - laisse augurer du pire. En cas de licenciement, Jean-Michel B n’aurait d’autre choix que de saisir les prud’hommes, pour faire reconnaitre son caractère abusif et condamner EDF. Une procédure qui pourrait durer quatre ans, si tout se termine devant la cour d’appel de Paris.

Crédits photo/illustration en haut de page :
Adrien Colrat / Blast

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