EDF, la machine à broyer : Tricastin, la centrale nucléaire ouverte aux quatre vents

Hôtesse d’accueil à Tricastin (Drôme), Leila a été licenciée pour faute grave en 2019, après avoir dénoncé des manquements sérieux à la sécurité du site. Le juge administratif vient de casser la procédure de licenciement. Elle avait été validée par l’Autorité de sûreté nucléaire (ASN).

Depuis que le jugement est tombé, Leila a retrouvé le sourire. Véritable lanceuse d’alerte, cette ancienne hôtesse d’accueil à la centrale nucléaire de Tricastin se battait pour faire annuler la procédure de licenciement pour faute grave engagée en juillet 2019 par son employeur, la société sous-traitante Euralog Agency. Une procédure et un licenciement validés par l’Autorité de sûreté nucléaire (ASN), qui fait office d’inspection du travail pour les métiers liés au nucléaire. Le 31 mars 2022, le tribunal administratif de Versailles a cassé ce licenciement.

Pour l’ex-salariée d’Euralog, la décision intervenue fin mars est une belle victoire, après plusieurs années de combat.

Que reprochait au juste Euralog à sa salariée ? Avoir sorti des documents confidentiels du site. Pour comprendre cette histoire qui met en cause la sécurité de la centrale nucléaire, il faut remonter quelques mois avant le licenciement. En octobre 2018, la responsable du service d’accueil de Tricastin demande à son équipe de renouveler toutes les autorisations d’accès accordées aux salariés de la sous-traitance pour l’année suivante. Cette responsable, employée elle aussi par Euralog Agency, n’a aucun pouvoir pour renouveler automatiquement ces autorisations. Elles ne peuvent l’être, renouvelées, qu’à la demande des chargés d’affaires et responsables de la centrale.

Passes au choix

Cette violation des règles de base de la sécurité n’est pas la première que constate Leila. Embauchée à l’accueil du site depuis 2011, elle s’est rapidement rendue compte de dysfonctionnements. « Au bout de quelques mois, j’ai compris que la responsable de l’accueil n’en faisait qu’à sa tête, raconte-t-elle à Blast. Elle prenait des libertés avec les demandes d’accès pour les salariés de la sous-traitance, en allongeant les passes au-delà de la date de fin de chantier ou en leur donnant accès à des zones où ils ne devaient pas se rendre, par exemple ».

Tout aussi grave, la mise à jour des fichiers n’est pas régulière. Après les attentats du 13 novembre 2015, le gouvernement a pourtant renforcé la sécurité des centrales nucléaires en créant le CoSSem : le coordinateur général de la sécurité nucléaire. Cette nouvelle structure est chargée de centraliser et instruire toutes les demandes d’accès aux installations, un travail auparavant à la charge des préfectures. Deux fois par jour, le matin et le soir, un fichier national autorisant ou interdisant l’accès aux salariés d’EDF et de la sous-traitance est ainsi envoyé aux 17 centrales nucléaires. Charge pour chacune d’elles d’intégrer en retour et au même rythme les données à leur propre fichier d’accès. « Il est arrivé que ces mises à jour ne soient pas faites ou très partiellement durant plusieurs jours, dénonce notre témoin. On aurait pu laisser entrer des gens dangereux qui auraient pu commettre le pire ! »

Alors que ces règles basiques de sécurité ne sont pas respectées, le comportement de la responsable du service d’accueil convainc Leila d’alerter les responsables de la centrale en 2018. « Elle était très autoritaire, elle nous parlait mal et elle faisait craquer les hôtesses, justifie-t-elle, rétrospectivement. Quand elle a décidé de renouveler les autorisations pour l’année suivante de son propre chef, je m’y suis opposée et on a décidé avec les autres salariées de prévenir notre direction », détaille l’ancienne hôtesse d’accueil.

« Il a fallu que la centrale convoque le patron de la société pour qu’il accepte de nous rencontrer. Au cours de la réunion, nous avons raconté ce qui se passait, mais ça n’a abouti à rien. Au bout d’une semaine, tout ce qu’il nous a proposé c’est des excuses de la responsable et de son adjointe. Mais je l’ai contraint à faire un compte-rendu dans lequel il reconnait les dysfonctionnements ».

 Finalement, les directeurs m'ont remercié de les avoir prévenus. 

Dans le même temps, Leila contacte les syndicats du site. « Ils n’ont rien fait car on n’est pas des salariés d’EDF, mais un syndicaliste a accepté d’en parler directement à la direction de la centrale, et j’ai appelé la direction de la production nucléaire à Paris pour les mettre au courant. » Résultat, la salariée est convoquée à une réunion avec des directeurs de Tricastin.

« La veille, la cheffe de site EDF me demande de lui apporter les explications des procédures qu’elle ne maîtrisait pas pour préparer la réunion, ainsi que les documents dont les demandes d'autorisation remplies illégalement par ma responsable en imitant la signature d'une salariée d'EDF. L’entretien a duré de 17h30 à 19h en présence de son adjoint. Elle m’a vivement conseillé de faire des copies pour apporter à cette réunion du factuel au directeur des ressources humaines du site. Finalement, les directeurs m'ont remercié de les avoir prévenus. »

Quelques jours plus tard, l’alerte va pourtant se retourner contre Leila. Elle est convoquée à une nouvelle réunion, cette fois en présence de la salariée dont la signature a été contrefaite. Or, coup de théâtre, cette dernière affirme que c’est bien elle qui... a signé les autorisations, tout en admettant avoir un doute pour une signature. « Pourtant, dans deux cas au moins, cette personne était absente, en arrêt maladie, et ne pouvait donc pas les avoir signées ! », précise Leila. 

Les combats sélectifs de l’autorité

Selon l’ancienne employée d’Euralog Agency, c’est EDF qui a demandé à son employeur de la virer. « Ils ont utilisé contre moi le fait que j’avais montré les documents aux responsables de la centrale pour me virer pour faute grave, avec mise à pied. » Une procédure validée par l’Autorité de sûreté nucléaire alors même que Leila l’a alerté des manquements graves constatés à Tricastin. « L’inspectrice du travail qui m’a reçue à l’ASN était surtout inquiète parce qu’elle devait rendre compte au haut fonctionnaire de la défense et de la sécurité, que j’avais aussi saisi. Il l’a même appelée alors qu’on était en réunion », se souvient Leila.

« Sous n’importe quel prétexte »

L’attitude de l’ASN est d’autant plus incompréhensible qu’elle aurait pu avoir quelques griefs à l’encontre de la direction de la centrale. « Si la responsable de l’accueil faisait n’importe quoi avec les accès des sous-traitants, en revanche nous avions des consignes très strictes à respecter en cas d’arrivée d’inspecteurs de l’autorité de sûreté nucléaire : il fallait les bloquer à l’accueil et les empêcher de pénétrer dans la centrale, sous n’importe quel prétexte, dévoile Leila. Je n’ai jamais compris pourquoi ils acceptaient d’être traités de cette façon alors qu’ils savent qu’ils peuvent entrer dans une centrale à tout moment sans être contrôlés ! » L’Autorité de sûreté nucléaire (ASN), interrogée par nos soins, ne semble pas voir où est le problème. « Tricastin est un site sur lequel les inspecteurs de l’ASN sont toujours entrés facilement, et où il n’y a jamais eu de problème d’accueil, assure à Blast un responsable de la communication de l’Autorité. Aucun blocage, ou même retard n’a été constaté lors des accès au site des inspecteurs de la division de Lyon ».

Quoi qu’il en soit, en décidant de casser la procédure de licenciement, le tribunal administratif de Versailles permet maintenant à l’ex-employée d’Euralog de faire jouer ses droits. « Nous attendons la fin du délai d’appel de deux mois pour saisir le conseil des Prud’hommes pour dommages et intérêts », précise Maître Cyril Cambon, son avocat. Également contactés par Blast, EDF a refusé de réagir. De son côté, la direction d’Euralog n’a même pas pris la peine de nous répondre.

Crédits photo/illustration en haut de page :
(c) Léo / Blast

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