EDF, la machine à broyer : Tricastin, un inspecteur nucléaire harcelé

Placée sous la responsabilité du patron de la direction de la production nucléaire (DPN), l’inspection nucléaire (IN) d’EDF est un service indépendant chargé d’évaluer la sûreté des centrales. En juillet 2018, celle du Tricastin (Drôme) a tenté de débarquer un de ses inspecteurs en plein audit. Trois ans plus tard, en novembre 2021, cet ex de l’IN a compris en lisant une enquête du Monde pourquoi il était harcelé, et s’est depuis retrouvé placardisé. Témoignage exclusif.

« Quand j’ai lu l’article, ça a été le choc : je suis l’inspecteur nucléaire pris à partie par l’ancien chef de service conduite de la centrale, qui témoigne anonymement dans Le Monde, sous le pseudonyme Hugo. En juillet 2018, la mission à Tricastin a été la dernière évaluation que j’ai faite, avant de changer de poste. Et Hugo m’a fait vivre l’enfer. » 

Dans l’article du Monde sur la centrale nucléaire du Tricastin publié le 12 novembre 2021, Hugo dénonce une stratégie délibérée de « dissimulation » d’incidents et d’atteintes aux règles de sûreté. Présenté comme un lanceur d’alerte, il se dit victime de harcèlement : il a déposé plainte contre EDF et la direction de Tricastin. C’est pourtant le même homme qui est au cœur d’une autre affaire. Dans un rôle bien différent…

La Une de l’édition du 13 novembre 2021 du Monde alerte sur « des manquements à la sûreté à la centrale de Tricastin. Victor y découvre « un cadre du site nucléaire [qui] dénonce une politique de dissimulation ». Il n’est pas au bout de ses surprises…


Victor – notre témoin, c’est ainsi que nous l’appellerons - est un ancien de l’inspection nucléaire d’EDF. Il a longtemps réfléchi avant de livrer son témoignage. Il a accepté de le faire en exclusivité pour Blast à une condition : rester anonyme.

Quatre ans après l’audit réalisé à Tricastin, Victor continue de payer les conséquences de cette mission. Depuis la lecture du Monde, il a réfléchi. Il considère que les discriminations et le harcèlement qu’il subit trouvent leur origine dans son passage à l’inspection nucléaire d’EDF, et plus précisément dans ce qui s’est passé à Tricastin lors de sa dernière visite.

La sûreté, les deux couches d’EDF

Pour comprendre la gravité des faits, il faut un peu plonger dans la mécanique interne et avoir en tête la façon dont la question de la sûreté nucléaire est appréhendée et fonctionne à EDF. Après l’accident de Tchernobyl, en avril 1986, le groupe public avait fait évoluer une première fois son organisation, en créant un nouveau service chargé de veiller au bon fonctionnement des installations. Ce pôle d’ingénieurs - la filière indépendante de sureté - se retrouve chapoté par le chef de service mission sureté et qualité (MSQ), en place dans chacune des centrales nucléaires. Avec la mission de vérifier au quotidien que les membres du service conduite suivent bien les consignes d’une part et qu’ils ne commettent pas d’erreurs dans l’analyse de la situation des réacteurs qu’ils pilotent.

Au début des années 2000, EDF met en place une seconde organisation. Elle vient se superposer à la première : rattachée à la direction de la production nucléaire (DPN) à Paris, l’inspection nucléaire (IN) est chargée d’auditer chacune des 19 centrales (18 depuis la fermeture de Fessenheim, en 2020) une fois tous les quatre ans. En interne, on appelle ça une évaluation globale d’excellence (EGE). A l’issue de chaque audit, les inspecteurs rédigent un rapport remis au directeur de la DPN et à son adjoint en charge de la sureté nucléaire. La DPN demande alors aux centrales de procéder aux améliorations nécessaires, pour répondre aux problèmes détectés. Entre deux EGE, un audit à mi-parcours est réalisé. Il s’agit de vérifier si les alertes et demandes sur les problèmes les plus importants ont bien été pris en charge

Une photo, pour savoir

Ces audits sont donc essentiels pour s’assurer que les règles de sûreté sont appliquées. Vérifier par exemple que les équipes opérationnelles, notamment de la conduite, sont bien formées et, encore une fois, ne font pas d’erreurs de calcul, ça arrive, lors de la divergence (le démarrage du réacteur) - ce qui pourrait déboucher sur une perte de contrôle de la réaction nucléaire et provoquer un incident grave. Autre exemple de règle de sûreté, accompagner les agents de terrain lors de leur ronde, pour s’assurer qu’ils relèvent bien les écarts et anomalies matériels. Vu les enjeux, EDF consacre des moyens importants à la réalisation de ces audits.

« Une EGE, c’est une équipe d’une quarantaine d’inspecteurs qui auditent durant une quinzaine de jours tous les services », détaille notre témoin. Tout y passe : conduite, maintenance, chimie, formation…

« Quand on fait une EGE, les réacteurs sont en fonctionnement, donc pour la conduite on fait en amont une pré-visite en arrêt de tranche pour regarder l’organisation de l’arrêt. Les inspecteurs disposent de guides d’évaluation globale d’excellence construits pour juger du niveau atteint par le site et qui sont valables pour tous les sites. C’est le même référentiel pour tout le monde ». Grâce à ces référentiels, les sites peuvent s’autoévaluer avant que l’audit ne commence. A la sortie, le rapport rédigé est remis au site inspecté. C’est une photo qui lui permet de savoir où il en est en matière de sûreté. 

Compétence et légitimité

Pour intégrer l’inspection nucléaire, un ingénieur doit avoir fait les preuves de ses compétences : « Pour être inspecteur côté conduite, il faut au moins avoir été chef d’exploitation - responsable d’une équipe de quart qui pilote deux tranches nucléaires. Il faut aussi une ancienneté importante. Pour devenir chef d’exploitation, il faut être ingénieur conduite et suivre une longue formation qui est ensuite validée ou non par un jury national, précise l’ancien inspecteur, qui a suivi ce cursus. Le chef d’exploitation a une responsabilité importante. »

Avant d’intégrer l’IN, les chefs d’exploitation accompagnent le service sur le terrain. « En 2015, c’est à Tricastin que j’ai réalisé ma première EGE en tant que membre de l’inspection nucléaire, raconte Victor. Ce n’était pas ma première mission, j’avais déjà accompagné 4 ou 5 fois l’IN pour des audits. Je n’étais pas un débutant. Et quand vous arrivez à l’IN, vous êtes accompagné pendant les premières EGE par un parrain, qui vérifie vos compétences et votre légitimité. »

Une tranche d’audit

Quand il retourne à Tricastin en juillet 2018, Victor a déjà une très solide expérience. Avec une vingtaine d’EGE à son actif, il est plus que légitime (à son poste). L’inspecteur vient préparer la nouvelle évaluation globale d’excellence lors d’un arrêt de tranche d’un réacteur (le moment où le réacteur est arrêté, pour le recharger en combustible). La remise de l’audit a été avancée à l’automne 2018, en raison de la quatrième visite décennale du réacteur 1 de Tricastin prévue l’année suivante, qui va accaparer tous les moyens de la centrale.

« Une évaluation lors d’un arrêt de tranche se déroule sur une semaine. Comme on n’audite que le service conduite, il n’y avait que mon pilote (le responsable de l’équipe, ndlr) et j’étais le seul inspecteur, se souvient Victor. Je devais auditer tout ce qui était en lien avec le cœur de métier et le terrain : l’observation des opérateurs en salle de commande, la documentation de l’arrêt de tranche, les régimes de consignation (une procédure qui permet de mettre en sécurité un équipement, pour autoriser sa maintenance), les rondes des agents de terrain… »

La carte d’identité de la centrale du Tricastin, la seconde plus ancienne du parc nucléaire français. Extrait du dossier de presse 2022 d’EDF.

En 2018, au retour de l’inspecteur à Tricastin, l’équipe de direction de la centrale nucléaire n’est plus tout à fait la même. Par rapport à 2015, quand Victor était venu pour sa précédente EGE, elle a enregistré plusieurs modifications. La directrice de l’unité, nommée directrice déléguée de la DPN, est partie. Elle a été remplacée par l’ancien directeur délégué production de 2015 (il est toujours en poste). Enfin, depuis 2016, un nouveau chef de service conduite a été nommé : « c’est Hugo, le salarié qui témoigne dans Le Monde », précise Victor.

Hugo n’est pas un inconnu pour Victor et son pilote, quand ils débarquent dans la Drôme. « Mon pilote l’avait très bien connu dans une autre centrale, où lui était chef de service conduite et Hugo chef du service mission sûreté qualité (MSQ). Lors d’une EGE dans cette centrale, je l’avais également croisé et trouvé plutôt sympathique et pertinent. ».

Mais en arrivant à Tricastin en juillet 2018, Victor et son pilote savent qu’Hugo est… en difficultés. « Avant de descendre (à Tricastin, ndlr), nous avions eu des renseignements d’une entité interne à EDF, le pôle compétence conduite, qui supervise l’ensemble des chefs de service conduite. Cette entité nous avait dit qu’elle avait deux chefs de service sous surveillance, dont Hugo. Mais je n’ai pas su quelles étaient les raisons de cette mise sous surveillance, et je m’en moquais. »

Chaperon et tensions

Une première mauvaise surprise attend Victor à son arrivée, le lundi matin dans la centrale. « On m’a assigné un « chaperon », qui m’a suivi partout. C’est la première fois que ça m’arrivait, il notait tout ce que je faisais et passait derrière mon dos pour interroger les personnes que j’avais interviewées... En salle de commande, un opérateur lui a dit de me foutre la paix, que tout se passait bien avec moi. Cette personne débriefait ma journée auprès d’Hugo et de la direction du site pour essayer de démontrer que je me comportais mal. » Victor apprendra plus tard que ce chaperon est membre de l’équipe d’Hugo, en formation pour devenir chef d’exploitation. Loin d’avoir les qualifications nécessaires pour juger de la qualité du travail d’un inspecteur nucléaire. Il découvrira qu’il est aussi un ami d’Hugo.

Autre surprise, le comportement d’Hugo, justement : très agressif, voire violent. Lors des évaluations en arrêt de tranche, qui se déroulent du lundi au vendredi, des réunions sont convoquées chaque soir à partir du mardi. Y participent le chef du service conduite, des membres de la direction et bien sûr l’inspecteur, qui fait part de ses constats. Elles permettent aussi d’échanger sur d’éventuels désaccords avec les responsables de la centrale.

« Dès que j’essayais de parler, témoigne Victor, Hugo me coupait systématiquement la parole, remettant en cause tous mes constats, y compris ceux qui étaient positifs ! Jamais, je ne m’étais retrouvé dans une telle situation. » Manifestement le chef du service conduite répond à une demande de sa propre hiérarchie, vu la façon dont l’un des membres de la direction présent à ces réunions tente de le soutenir. « Cette personne était un ancien pilote de l’inspection nucléaire, confie Victor, je l’ai interpellée plusieurs fois pour lui rappeler qu’il avait été à ma place et que son comportement n’était pas acceptable. Ça l’a fait taire. » 

Vue générale du site du Tricastin, à Saint-Paul-Trois-Châteaux. Image film promotionnel EDF


Menaces

Victor n’est pas au bout de ses peines. Au cours de la réunion du mercredi soir, Hugo dément ses constats sur les régimes de consignation, qui pour certains ont vu leur délai expirer… avant que la maintenance ne soit réalisée. « Mon pilote est intervenu et a proposé à Hugo de m’accompagner en salle de consignation pour vérifier. Le lendemain matin, nous nous y sommes rendus, mais il y avait deux salariés. Quand j’ai montré les consignations expirées à Hugo, il a explosé de colère m’accusant de le mettre en défaut devant son équipe ! Les salariés présents ont été aussi abasourdis par la violence de son ton. Après, il m’a menacé de se plaindre de moi auprès de la direction du site et de la DPN. »

Le soir, le pilote de l’inspection nucléaire demande à Hugo de s’excuser auprès de Victor. Une nouvelle réunion est programmée pour le lendemain matin, avant la restitution de la mission, auprès de la direction du site. « Dès le début, il m’a attaqué en me disant « en 2015, tu nous as fait un rapport sévère et le directeur ne l’a pas du tout apprécié. Lorsqu’on a su que tu venais, on a contacté le directeur sûreté de la DPN, ainsi que le directeur de la DPN et son adjointe pour leur signaler qu’on ne te voulait pas sur cette évaluation. Tout au long de la semaine, on a fait remonter tes constats au niveau de la direction du parc nucléaire. Il a terminé en renouvelant ses menaces de la veille. »

Tétanisé par la violence de la scène, Victor retourne voir son pilote. Constatant son état, celui-ci décide de présenter seul l’évaluation à la direction de la centrale. « Mon pilote m’a soutenu mais il ne s’est pas tout de suite rendu compte de la violence que j’endurais. Après coup, il m’a dit qu’il regrettait de ne pas avoir mis fin aux restitutions le soir, compte tenu du comportement d’Hugo. Il a aussi informé le directeur de l’inspection nucléaire, mais je n’ai jamais reçu la moindre marque de soutien de sa part ou de la DPN. » 

Agression(s) commanditée(s)

Pour Victor, ça ne fait pas de doute : si Hugo s’est comporté de la sorte c’est parce qu’il en a reçu l’ordre. « N’importe quel chef de service à qui la direction d’une centrale aurait demandé de me saquer l’aurait sans doute fait, tente de relativiser l’ancien inspecteur. Un chef de service a trop d’enjeux de carrière, car il peut être nommé un jour directeur d’un site. Refuser d’appliquer un ordre démontrerait qu’il n’est pas sur la même ligne managériale. Les SMS évoqués par Le Monde montrent d’ailleurs qu’Hugo appliquait des ordres de sa direction. Mais la violence avec laquelle il l’a fait lui appartient. Ces SMS ont été très violents pour moi, par la façon dont je suis désigné : « Le gars ». Ce langage est indigne de la direction d’un site alors qu’EDF prône le respect de ses collaborateurs. »

La double page de l’enquête du Monde, du 13 novembre 2021


Dans l’article du Monde, Hugo reconnaît avoir « participé au jeu (sic) » consistant à « pousser à bout et dégager (re-sic) » l’inspecteur en plein audit : « J’ai dû me montrer dur avec quelqu’un qui faisait juste son boulot », précisait encore celui qui a été chargé de « traiter son cas au gars de l’IN », dans les colonnes du quotidien... Une attitude sidérante qui s’explique sans doute par le fait que, à l’époque, la pression à Tricastin « était maximale », selon le témoignage du même Hugo, toujours dans Le Monde : vieille de plus de 40 ans, Tricastin est une des centrales les moins bien classées du parc français, en matière de sûreté.

Forcément, voir celui qui a tout fait pour perturber son travail et le mettre sous pression (avec des conséquences dévastatrices pour la suite de sa carrière) se présenter aujourd’hui dans les habits d’un lanceur d’alerte - qui vient dénoncer des manquements graves à Tricastin et même, cerise sur la gâteau, des inspections (de l’ASN) tronquées – est difficile à avaler pour l’ancien de l’inspection nucléaire. Le monde certainement, mais à l’envers aux yeux de Victor.

Démenti à bon compte

Durant cette semaine en enfer de 2018, un seul membre de la hiérarchie de Tricastin s’est désolidarisé face à ces écarts. « Cette personne m’a réconforté et m’a donné des éléments d’explications sur son comportement », souligne le témoin de Blast. Compte tenu des informations obtenues depuis, Victor estime par ailleurs que la DPN a tenté d’utiliser la semaine d’évaluation à Tricastin pour le dégager, en même temps qu’Hugo. Au sein de la DPN, l’inspecteur nucléaire s’était fait quelques puissantes inimitiés en refusant de modifier un rapport à charge contre une autre centrale... Un site dont l’un des principaux cadres dirigeants avait des appuis importants au siège parisien. « Dans mon dossier de harcèlement, on retrouve de nombreux responsables qui ont travaillé ou connaissent bien cette personne », affirme Victor.

A ses yeux, la direction de la DPN peut être mise en cause pour la violence qu’il a subie à Tricastin. « Quand je lis le droit de réponse d’EDF à la suite de l’article du Monde, l’entreprise noie le poisson et ment sur ce qui s’est réellement passé à Tricastin, et qui ne concernait pas la filière indépendante de sureté, mais l’inspection nucléaire. En faisant ce démenti dans ces termes, EDF couvre en fait la violence que j’ai subie, alors que nous avons un statut similaire à celui de l’ASN, qui doit nous protéger des menaces et pressions. C’est une entorse grave aux règles de transparence et de sûreté ».

Désormais, Victor compte faire exploser toute l’affaire, pour mettre chacun devant ses responsabilités. Ce sera sans l’aide de l’Autorité de sureté nucléaire (ASN) : « Suite à cet article du Monde, j’ai sollicité le directeur général et l’inspecteur en chef, je n’ai eu aucune réponse. C’est intolérable que l’ASN ne fasse pas a minima une enquête sur ce qui s’est passé et les entraves que nous avons eues. Je m’interroge sur leur réelle neutralité alors qu’ils font le strict minimum encore aujourd’hui sur les faits de harcèlement que je subis toujours. Cela m’est totalement intolérable. »

Ayant déjà saisi le conseil des Prud’hommes pour faire reconnaitre cette situation qui perdure depuis 2018 et demander des dommages et intérêts, sa carrière ayant été gelée pendant au moins trois ans, Victor a également porté plainte au tribunal de Paris contre EDF, pour harcèlement moral. Au vu des preuves qu’il a réunies, il serait étonnant qu’elle soit rejetée.

Crédits photo/illustration en haut de page :
Adrien Colrat / Blast

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