EDF mission impossible (2/2) : Une triple crise inédite

Rincée par 30 années de purge libérale, Électricité de France (EDF) fait face à une triple crise inédite : à la fois financière, industrielle et technologique, elle est encore aggravée par une situation sociale délétère, conséquence des suppressions d’effectifs et du management en vigueur dans le groupe. Second volet de notre enquête, au moment où Luc Rémont s’apprête à prendre ses fonctions de PDG.

Sur son bureau de nouveau patron d’EDF, Luc Rémont va être confronté à une multitude de dossiers, tous plus urgents les uns que les autres. Outre une situation sociale explosive, compte tenu du management à la trique à l’œuvre depuis deux bonnes décennies - ce qui ne va pas faciliter la nécessaire mobilisation du personnel -, le remplaçant de Jean-Bernard Lévy doit faire face à une triple urgence : financière, industrielle et technologique.

Jean-Bernard Lévy, le toujours PDG, en octobre dernier.
Compte Twitter de Jean-Bernard Lévy

Finances à sec

Financièrement, EDF est au fond du trou. A l’issue de son premier semestre 2022, l’électricien a ainsi annoncé une perte nette de 5,3 milliards d’euros. Et pour l’ensemble de l’année, le déficit devrait exploser, l’entreprise prévoyant un EBITDA (notion comptable anglo-saxonne proche de l’excèdent brut d’exploitation) négatif à hauteur de 32 milliards d’euros.  De plus, la dette financière, qui s’élevait à 72 milliards d’euros à fin juin, pourrait largement dépasser les 80 milliards, voir flirter avec les 100 milliards selon des sources internes, à la fin de l’année. Ce qui, dans un contexte de remontée des taux d’intérêt sur les marchés obligataires, devient franchement inquiétant pour la survie du groupe public.

Cette situation, l’entreprise la doit en partie à la crise énergétique et au hold-up organisé par l’Etat pour tenter de sauver les revendeurs privés d’électricité. Mais la désastreuse internationalisation du groupe entre 1998 et 2009 a joué un rôle essentiel dans sa quasi-faillite : des acquisitions surpayées et peu ou pas du tout rentables, qui ont fait exploser la dette d’une trentaine de milliards d’euros.

Électricité, pas au niveau

Une autre cause des grandes difficultés financières actuelles d’EDF tient évidemment dans l’effondrement de la production d’électricité d’origine nucléaire. Pour 2022, le groupe table ainsi sur un niveau compris entre 275 et 285 TWh (et plutôt dans le bas de la fourchette). Loin, très loin du niveau record de 417 TWh enregistré en 2015. Une très mauvaise performance qui pourrait encore se dégrader sous l’effet des grèves enclenchées dans un certain nombre de centrales nucléaires ces derniers jours.

Une estimation « ajustée »… Communication d’EDF, le 3 novembre dernier
Twitter EDF

Cet effondrement de la production lié à la crise industrielle d’EDF est le deuxième gros chantier du nouveau patron. Certes, le covid-19 a eu un impact réel sur l’organisation des arrêts de tranche (le remplacement du combustible nucléaire qui permet des opérations de maintenance) et sur le planning des visites décennales des 34 réacteurs de 900 MW (l’examen en profondeur organisé tous les dix ans pour permettre la poursuite de leur exploitation). Mais, depuis des années, les deux présidents successifs de l’Autorité de sureté nucléaire, Pierre-Franck Chevet puis Bernard Doroszczuk, n’ont eu de cesse d’alerter les pouvoirs publics sur la fragilité du parc nucléaire et les risques sur l’approvisionnement en électricité du pays, en cas d’un incident générique mettant à l’arrêt tout ou partie des réacteurs. 

C’est ce qui s’est produit depuis un an avec la « découverte » du problème de corrosion sous contrainte d’une partie des tuyauteries du circuit primaire des réacteurs les moins vieux - ceux de 1300 et de 1400 MW. Comme l’a dévoilé Reporterre, ce problème était en fait connu chez EDF depuis le début des années 1980, mais les pontes de la direction du parc nucléaire n’ont jamais tenu compte des alertes, aussi bien internes (la recherche et développement du groupe) qu’externes (ASN et IRSN).

Laisser-aller

De nombreux salariés travaillant dans les centrales nucléaires d’EDF témoignent d’ailleurs de ce laisser-aller assez général dans la maintenance des installations. La raison : écourter autant que possible la durée d’indisponibilité des réacteurs lors des arrêts de tranche, chaque journée d’arrêt représentant un manque à gagner estimé à un million d’euros par l’électricien. « Il y a quelques années, j’ai recommandé de changer un équipement pour la production dans une centrale qui était en fin de vie et pouvait tomber en panne, raconte un ingénieur. Mon interlocuteur à la direction du parc nucléaire a refusé, estimant que cela allait entraîner des coûts inutiles. Cette pièce n’a été changée qu’au cours d’une visite décennale, qui a eu lieu plusieurs années après. Cette personne m’a alors dit : « vous avez vu, j’avais raison, elle a tenu ! » Cette fois, elle a effectivement tenu, mais on a pris un risque… »

Éléments de communication d’EDF, sur la maintenance de ses installations nucléaires.
Twitter EDF

A force de jouer la montre, et repousser à plus tard des interventions nécessaires, l’exploitation du parc, dont l’âge moyen atteint 37 ans, devient de plus en plus compliquée. Seule note positive de cette crise provoquée par la corrosion sous contrainte, EDF semble avoir pris conscience des fragilités de ses installations : durant l’été, le groupe a lancé un appel d’offres pour recruter un sous-traitant capable d’examiner en profondeur la tuyauterie RCV des circuits primaires de tous ses réacteurs, pour vérifier qu’elle ne soit pas sujette à des risques de rupture. Ce système RCV (pour contrôle chimique et volumétrique du réacteur) est en effet vital pour la sureté des réacteurs. C’est lui qui contrôle notamment l’injection de l’acide borique dans l’eau, ce qui permet de garder sous contrôle la réaction nucléaire.

Schéma des principaux circuits auxiliaires et de sauvegarde d’un réacteur nucléaire.
Image IRSN​​

Des services à l’os

Mais cette crise industrielle cache également une crise sociale profonde dans les centrales. Si le management maltraitant participe au malaise, il n’est pas le seul facteur : les réductions d’effectif épuisent les équipes. Selon un audit réalisé début 2021 par le cabinet 3E pour le compte du CSE d’EDF, les effectifs en CDI ont reculé de 11,3 % entre 2013 et 2020. Une période qui correspond pour l’essentiel à la présidence de Jean-Bernard Lévy, nommé à la tête de l’électricien en novembre 2014.

Jean-Bernard Lévy avec Emmanuel Macron, avec qui la relation s’est passablement dégradée, jusqu’au point de non-retour...
Twitter Jean-Bernard Lévy

Cette réduction du personnel concerne toutes les activités (nucléaire, hydro, commerce…) et tous les services, comme celui de la conduite (le pilotage des réacteurs), en sous-effectif chronique depuis des années. « Dans mon équipe de quart, nous sommes officiellement neuf techniciens mais en fait trois sont absents pour maladie ou détachement. Soit seulement, au mieux, six personnes disponibles, alors que la réglementation impose au moins sept techniciens présents par quart… Et c’est sans compter les congés », racontait à Blast, en juin dernier, un agent de la centrale du Blayais. Les équipes qui s’occupent des réacteurs 1 et 2 de la centrale girondine étaient alors en grève pour protester contre ces sous-effectifs.

Les papys à la rescousse…

Dans les centrales nucléaires, la conduite n’est pas le seul secteur en manque de bras. C’est aussi le cas des ingénieurs sûreté, eux aussi en sous-nombre. Une fonction pourtant critique : ces ingénieurs surveillent au quotidien la bonne application des règles de conduite. Au point qu’EDF est parfois obligée d’avoir recours à des sous-traitants, qui font appel à... des ingénieurs d’EDF fraîchement retraités pour pallier aux manques les plus criants…

L’amélioration des performances industrielles d’EDF devrait donc passer par des recrutements massifs, pour disposer de moyens humains nécessaires. Mais ces recrutements sont-ils compatibles avec la situation de grande détresse des finances du groupe ?

Communication de l’électricien pour le recrutement.
Image EDF
Pas gagné

L’impasse financière dans laquelle se trouve l’électricien est aussi à prendre en compte quand on regarde son avenir. Si l’Etat croît encore pouvoir exploiter les réacteurs jusqu’à 60 ans, comme il l’affirme dans le document préparatoire à l’OPA sur EDF déposé auprès de l’Autorité des marchés financiers, EDF sait bien qu’aller jusqu’à 50 ans sans accident grave serait déjà une belle performance. De plus, seule l’Autorité de sureté nucléaire (ASN) est habilitée à autoriser ou non la poursuite du fonctionnement des réacteurs. Or, elle a déjà affirmé à plusieurs reprises que ce n’était pas gagné. 

Vœux pieux

Pour remplacer les vieilles centrales, le chef de l’Etat veut donc qu’EDF engage rapidement la construction de nouveaux réacteurs EPR2 - une version simplifiée de l’EPR : d’abord 6 unités, puis 8 autres. Vu le coût unitaire (autour de 9 milliards d’euros pièce), l’Etat et EDF devront trouver une solution pour financer ce programme, sachant qu’il faudra également prévoir de lourds investissements dans l’ensemble de la filière, notamment pour le retraitement (si cette solution est conservée) et dans la gestion des déchets, Cigeo - le projet de site d’enfouissement des déchets nucléaires les plus dangereux à Bure (Meuse) - n’étant configuré que pour la gestion des déchets de l’actuel parc en exploitation (jusqu’à 50 ans).

Emmanuel Macron à Belfort, en février 2022, pour annoncer « le programme de nouveaux réacteurs nucléaires ».
Image Présidence de la République

Problème - c’est le troisième défi qui attend Luc Rémont -, EDF et sa filiale Framatome, qui conçoit les équipements nucléaires, ne maîtrisent pas la technologie. Deux problèmes majeurs fragilisant le circuit primaire de l’EPR sont en effet apparus : les vibrations trop importantes sur une partie de la tuyauterie, qui pourrait entraîner une rupture au niveau de la ligne d’expansion du pressuriseur (LEP), d’une part ; d’autre part, des vibrations générées par le flux d’eau dans la cuve, qui déstabilisent le combustible nucléaire et génèrent des fluctuations inattendues du flux neutronique. Dans les deux cas, l’IRSN, l’appui technique de l’ASN, a publié des avis assassins pour le groupe public.

Si dans le premier cas, l’institut a autorisé l’amortisseur installé sur l’EPR, malgré tous ses défauts, dans le second cas, l’IRSN a demandé à EDF de trouver une solution avant la mise en route de l’EPR de Flamanville. Ce qui paraît compliqué puisque cela reviendrait à modifier les internes situés en fond de cuve, qui répartissent le flux d’eau.

Interrogée pour savoir si cet avis de l’IRSN remettait en cause le calendrier et le coût de construction de l’EPR, EDF botte en touche et renvoie au communiqué du 12 janvier 2022, publié bien avant le nouvel avis de l’IRSN…

EPR2, petit frère tremblant

Mais ces défauts de conception de l’EPR plombent également l’EPR2, dont le circuit primaire est identique à celui de son grand frère. Cette situation a déjà amené l’IRSN à bloquer, en mars 2021, son développement en demandant à Framatome de régler définitivement le problème des vibrations trop importantes sur la LEP. A ce jour, ni l’IRSN, ni Framatome n’ont annoncé avoir résolu le problème.

Si dans leur communication publique, EDF et le gouvernement font comme si tout allait bien et que le chantier de construction des 2 EPR2 à Penly était prêt à démarrer, la mise au point du basic design du nouveau réacteur (ce qui permettra ensuite de finaliser les plans de fabrication des équipements) est très en retard. De plus, si les ingénieurs d’EDF planchent sur le développement d’autres aspects techniques de l’EPR2, aucune leçon ne semble avoir été tirée de l’échec de l’EPR. « On est en train de reproduire toutes les mêmes erreurs », affirme ainsi une source interne, qui travaille sur l’EPR2.

Des finances au tapis, des centrales à bout de souffle, une incapacité à construire de nouveaux réacteurs, des troupes incomplètes et pour partie démobilisées… Que va pouvoir faire le pompier–pyromane Luc Rémont face à cet ébouriffant tableau général ? Si sa récente double audition devant le Parlement laisse sur la faim, on souhaite et on espère bien du courage et de la force au nouveau patron désigné par l’Élysée.

En se disant, tout de même, que la crise électrique en France est bien partie pour durer.

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Crédits photo/illustration en haut de page :
Philippine Déjardins

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