EDF, la machine à broyer (suite) : la vie comme sur un fil

Le 10 avril, Blast publiait une enquête mettant en cause le management à l’œuvre à EDF, qui pèse sur la carrière et la santé de ses collaborateurs. Puis nous avons mis en ligne une série de témoignages choc. Thierry Gadault, l’auteur de cette enquête, raconte sa relation avec un de ces salariés - Arnaud, dont nous publions aussi le récit. Cette semaine, Arnaud a fait une tentative de suicide.

Arnaud est le deuxième salarié avec lequel j’ai été en contact pour mener cette enquête sur le harcèlement moral à EDF. D’abord un coup de téléphone, puis une visioconférence, qui a duré 2h30. Arnaud est un gars bien, avec lequel il est facile de devenir ami. Le courant est immédiatement passé, le tutoiement était naturel, comme si nous nous connaissions depuis des années.

Depuis, nous nous appelons régulièrement.

« Son avocate nous a demandé de ne pas publier son témoignage… »

A l’époque de ces premiers contacts (fin janvier), Arnaud n’allait pas trop mal. Il attendait la finalisation d’une proposition qui allait lui permettre de sortir enfin de son enfer. Avec l’espoir de s’en sortir. Arnaud était prêt à témoigner à visage découvert mais l’avocate qui s’occupe de son dossier au pénal, maître Christelle Mazza, nous a demandé de ne pas publier son témoignage. Pour ne pas polluer l’enquête en cours, a-t-elle expliqué. Ce que j’ai accepté.

Depuis plusieurs semaines, Arnaud va mal. L’offre qu’il attendait ne s’est finalement pas concrétisée, EDF se cachant derrière de faux prétextes pour la retirer. Une séance éprouvante chez un psy l’a par ailleurs profondément déstabilisé, début avril. Il a aussi appris que la plupart de ses harceleurs chez EDF venaient d’obtenir de flatteuses promotions. En sortant de chez son médecin, Arnaud m’a appelé, désespéré. J’ai craint le pire.

Cédric, un homme puissant

J’ai contacté Cédric Lewandowski, le directeur exécutif en charge du parc nucléaire et thermique, pour l’alerter sur la situation d’Arnaud, et lui dire l’urgence de trouver une solution. Je connais Cédric Lewandowski depuis une bonne vingtaine d’années. A l’époque, j’étais journaliste à La Tribune, en charge des industries aérospatiales et de défense, et lui l’ombre de François Roussely, le directeur de cabinet du ministre de la Défense.

Cédric a ensuite suivi François Roussely, toujours, quand ce dernier a été nommé PDG d’EDF par Lionel Jospin, en juin 1998. Il y est resté jusqu’en 2012, date à laquelle il est devenu le très puissant et redouté directeur de cabinet du ministre de la Défense, Jean-Yves Le Drian.

Quand Emmanuel Macron a été élu président de la République, son patron a été envoyé au quai d’Orsay, siège du ministère des Affaires étrangères. Cédric, lui, n’a pas suivi. Il a été renvoyé chez EDF : trop puissant, trop inquiétant, trop proche des services de renseignement aussi – son nom a circulé pour prendre la tête de la DGSE… A la surprise générale, il est donc devenu le numéro 2 d’EDF, en juillet 2019. De nouveau puissant et redouté.

« Cédric ne souhaite pas la mort d’Arnaud »

Cédric Lewandowski a confirmé la bonne réception de mon alerte. Et il a fait ce que font tous les hommes puissants : il a envoyé la « patate chaude » à l’un de ses subalternes, et je n’ai eu plus aucune nouvelle.

Il est évident que Cédric Lewandowski ne souhaite pas la mort d’Arnaud. Mais je ne suis pas sûr que cela le préoccupe. Une indifférence presque coupable : Arnaud a fait une tentative de suicide, dans la nuit du 21 au 22 avril.

Témoignage
Arnaud, paroles d’un homme blessé

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Crédits photo/illustration en haut de page :
Cruas, FRANCE / Moirenc Camille / Hemis via AFP