EDF mission impossible (1/2) : Luc Rémont, le pompier pyromane

Alors que les craintes sur un possible black-out cet hiver n’ont jamais été aussi fortes, le pouvoir a nommé à la tête d’Électricité de France (EDF) un haut-fonctionnaire impliqué dans le démantèlement du service public de l’électricité. Validée fin octobre par le Parlement, sa nomination doit être confirmée en conseil d’administration, qui se réunit d’ici la fin du mois. Loin d’avoir fait ses preuves, Luc Rémont – unique candidat soutenu par le Trésor - incarne les échecs du ministère de l’Économie. Il va devoir se confronter aux travaux d’Hercule. Le premier volet de cette enquête lui est consacré.

On prend le pari : d’ici quelques années, l’histoire sera certainement un cas d’école enseigné pour raconter tout ce qu’il ne faut pas faire en matière de gestion d’entreprise. Créé en 1946 pour « éclairer » la France, ce service public a parfaitement rempli sa mission jusqu’à sa privatisation en 2005. Mais l’obsession de la rémunération maximale des actionnaires a fini par avoir la peau d’EDF. A force de réorganisations/restructurations, de démantèlements et de suppressions d’emplois, les directions qui se sont succédées depuis une trentaine d’années ont entraîné le groupe dans une impasse : ne plus être en capacité de fournir à la France (toute) l’électricité dont elle a besoin.

En tête jusqu’au bout

Ce sera Luc Rémont. Sans grande surprise, les commissions des Affaires économiques du Sénat et de l’Assemblée nationale ont facilement confirmé le 27 octobre la nomination de l’homme choisi par le président de la République pour prendre la succession de Jean-Bernard Lévy. Sur les 109 parlementaires qui ont voté, Rémont obtient même plus de la majorité : 58 voix en sa faveur.

Le 26 octobre dernier, Luc Rémont est auditionné à l’Assemblée nationale, sur ce qu’il perçoit comme « une mission » (son futur rôle de PDG) au service d’une « fierté nationale » (EDF).
Image Assemblée nationale

C’est donc l’un des poulains du ministère de l’Économie qui s’installe dans le fauteuil de PDG de l’électricien en passe d’être renationalisé. Mais le processus n’a pas été aussi simple que Bruno Le Maire, qui pensait emporter la décision avant la fin de l’été, l’imaginait. Pourtant, tout a été fait pour que le poste n’échappe pas au désormais ex-directeur international du groupe Schneider Electric.

Le choix de Bercy

Donné favori depuis des semaines, Luc Rémont était en réalité le seul candidat retenu par le ministère de l’Économie, qu’il connaît parfaitement pour être resté au cabinet des ministres en poste de 2002 à 2007. Ancien de l’administration du Trésor, ce polytechnicien avait été adoubé dès la fin août par le ministre Le Maire pour défendre les couleurs de Bercy. Les puissants réseaux du Trésor ont agi soigneusement pour miner le processus de sélection et éviter une mauvaise surprise - qu’un autre candidat n’émerge - et ainsi garder la haute main sur les destinées de l’électricien public. Exit donc les Brottes, Parisot, Lauvergeon et autres Poupart-Lafarge, qui, chacun, ont servi de lièvre avant le dernier virage. 

Le 26 octobre dernier, lors de l’audition au Sénat de l’ancien dirigeant de Schneider Electric.
Image Sénat
Le Trésor ne voulait pas

Seule la candidature de Philippe Logak, adjoint de François Bayrou au Commissariat au plan, poussée par le corps des Mines et quelques soutiens en cour à l’Élysée, a pu faire illusion. Un temps, seulement : « le cabinet de chasseurs de têtes (engagé par Bercy pour proposer une short-list, ndlr) l’a reçu très tardivement et à contre-cœur pour lui expliquer que... le Trésor ne voulait pas de lui », affirme un proche du dossier.

S’il a fallu attendre plusieurs semaines pour que l’Élysée ne confirme ce choix alors que la voix était dégagée, la raison est à chercher à la tête de l’État. Selon les confidences d’un habitué des coulisses de la Macronie, une mésentente entre Emmanuel Macron et Alexis Kholer, le secrétaire général de la présidence, explique cette tergiversation : contrairement à son plus proche collaborateur, le chef de l’État aurait préféré un candidat venu d’autres horizons.

Action à bas prix

Après la confirmation du Parlement, reste une ultime étape à franchir : le nom de Luc Rémont doit être soumis à l’assemblée générale des actionnaires d’EDF. Compte tenu du poids de l’Etat (83,88 % du capital), cette AG sera, là aussi, une simple formalité. Elle pourrait néanmoins constituer une première occasion pour les opposants à la nationalisation de l’entreprise de se faire entendre. C’est justement la première mission (mener à bien la renationalisation de l’entreprise) à laquelle le nouveau venu va devoir s’atteler.

Au regard de cet impératif, le timing retenu par le pouvoir surprend dans le petit milieu des affaires : « N’aurait-il pas mieux valu que Lévy règle l’opération plutôt que risquer que son successeur ne s’embourbe dans une longue bataille boursière ? », s’interroge un habitué de ces joutes.

Luc Rémont devant la commission des affaires économiques de la Haute assemblée, le 26 octobre 2022.
Image Sénat

Durant l’été, les critiques contre une opération jugée au rabais se sont en effet multipliées. L’État envisage de racheter la part du capital qui lui manque au prix de 12 euros par action, loin de son cours d’introduction en 2005. Un niveau jugé très insuffisant par les actionnaires-salariés mais aussi par des investisseurs étrangers, qui, selon les rumeurs, s’apprêteraient à rejoindre la bataille judiciaire engagée par l’association Energie en actions contre l’Etat. « De gros fonds américains attendent la décision de l’Autorité des marchés financiers, le gendarme de la bourse parisienne, pour s’opposer à l’opération », croit savoir une source.

Un spécialiste

Tout en pilotant l’OPA et le retrait de la cote, Luc Rémont va devoir aussi s’attaquer au redressement de l’entreprise. Une autre paire de manches qui a tout d’une mission impossible, surtout pour un ex du Trésor habitué à jouer au banquier d’affaires et à démanteler les services publics : lors de son passage à Bercy, celui-ci a notamment participé aux privations d’EDF et de GDF, et à la vente de GDF au groupe Suez. Comme patron de la filiale française de Bank of America Merrill Lynch, il a par ailleurs conseillé Alstom lors de la cession de sa branche énergie à l’Américain General Electric – dont EDF vient de finaliser le peu glorieux rachat des fameuses turbines nucléaires Arabelle.

Tout cela s’est terminé en catastrophes industrielles.

Forcément, voir un tel pyromane, qui mis le feu au secteur de l’énergie en France, bombardé dans le rôle du pompier de service fait grincer des dents en interne. « On n’a pas pour habitude de critiquer les hommes à peine nommés… mais le CV oui ! », fait valoir une source syndicale chez EDF. D’autant que la future rémunération de Luc Rémont pourrait être indexée notamment sur le volume de production d’électricité nucléaire. Un véritable chiffon rouge, a priori, pour les représentants du personnel. Pour autant, les principales organisations syndicales (CGT, CFDT, FO) ne risquent pas de trop montrer les dents, conscientes que leur lien de dépendance avec une direction qui les oblige à avaler toutes les couleuvres…

Le 26 octobre, lors de l’audition devant la commission des Affaires économiques, à l’Assemblée nationale.
Image Assemblée nationale

Ce parcours a d’ailleurs valu à l’impétrant une audition très chaotique devant la commission des Affaires économiques de l’Assemblée nationale. Si les sénateurs, qui l’auditionnaient les premiers, n’ont pas bousculé le candidat, en revanche plusieurs députés l’ont attaqué sur son profil et lui ont demandé des comptes sur la crise du service public de l’électricité. Imperturbable, Luc Rémont s’en est tenu à un discours formaté, formulant de vagues promesses qui n’engagent personne mais surtout sans jamais répondre sur le fond sur l’avenir du groupe public. De quoi alimenter bien des rumeurs sur une réactivation du fameux projet de démantèlement d’EDF - cette « fierté nationale », selon les mots de son futur patron.

Un plan baptisé... Hercule, durant le premier quinquennat d’Emmanuel Macron.

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Crédits photo/illustration en haut de page :
Philippine Déjardins

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