EDF, l’autodestruction se poursuit par son bureau d'ingénieurs

Concentré d’intelligences et de compétences, la DTG (direction technique générale) - qui rassemble 50 experts nationaux d’EDF et leurs équipes - est soumis à un management autoritaire. Après des décennies d’érosion de ses missions de service public, cette structure centrale, aussi atypique que stratégique, est secouée par des restructurations, du harcèlement et des discriminations visant entre autres à revenir sur l’accord de 32 heures de travail hebdomadaire acquis de longues luttes. Comme s’il s’agissait de dissoudre et broyer définitivement le centre névralgique d’EDF.

DTG... Derrière ce sigle se cache une pépite : la Division technique générale, un bureau d’ingénierie aussi vieux qu’Electricité de France (EDF) puisqu’il a été créé en 1946, en même temps que le service public de l’électricité. Longtemps et encore aujourd’hui, cette structure a fait la réputation et la fierté du groupe public (1), un peu partout en Europe et dans le monde. Ce corps d’élite rassemble une impressionnante somme de compétences et de savoir-faire. En l’intégrant, ses meilleurs ingénieurs obtiennent le titre d’expert national. Un graal dans la profession et un titre à vie.

La DTG en compte 50, dans des domaines aussi pointus que de l’hydrologie, la thermodynamique, en passant par la métallurgie, le béton ou les vibrations. Les hommes et femmes de la DTG, ingénieurs et techniciens, sont appelés au chevet des infrastructures produisant de l’électricité pour s’attaquer aux problèmes les plus complexes. Y compris le nucléaire. Ceux que, avant eux, personne n’a pu résoudre.

Extrait d’un document de communication d’EDF sur les métiers de la DTG, l’unité de mesure et d’expertise de l’électricien.

Le cambouis et les équations

Philippe André, ingénieur météorologue et porte-parole fédéral SUD-Energie, se souvient d’un échange intervenu lors d’un séminaire organisé à Paris en 1993. Trois décennies plus tard, il n’a pas oublié la scène : « Lors du déjeuner, j’étais avec deux collègues de l’unité à la table de Pierre Carlier, alors le grand patron du nucléaire. Quand il a appris que nous travaillions à DTG, Carlier nous a dit : « vous avez de la chance ! C’est le fleuron d’EDF, le véritable trait d’union entre le cambouis de l’opérationnel et les équations de la recherche ».

« L’expert a longtemps été la référence technique dans le groupe : même si à la sortie les décisions prises ne collaient pas toujours avec son constat et ses propositions, quand il disait quelque chose, il était écouté », souligne un autre membre de la DTG.

L’ingénieur météorologue Philippe André, sur le plateau de Blast.

Cette époque est aujourd’hui révolue. L’excellence technique des hommes de la DTG semble même devenue une source de problèmes pour l’électricien. « La direction a commencé à intervenir sur les résultats de nos études et nous demande de dire ce que veut l’entreprise », dénonce Rémy Garçon. Ex-élu SUD-Energie au CSE de la DTG, cet expert pendant plus de 20 ans en hydro-météorologie vient tout juste de prendre sa retraite.

Dans son rapport annuel de 2020, l’inspecteur de la sûreté hydraulique d’EDF va encore plus loin : dans ce document, il pointe cette excellence technique parmi les points négatifs - dans le jargon maison, on les appelle des points de vigilance – car, à ses yeux, elle ne tiendrait pas « compte des modèles économiques des exploitants ».

Le temps des requins (de la finance)

La mise sous tutelle de la technique par la finance, c’est ce dont il s’agit dans une entreprise comme EDF, constitue pour les experts de la DTG un véritable scandale. « J’ai le souvenir que dans le passé il m’est arrivé de soumettre à notre direction parisienne des études qui pouvaient déboucher sur des dépenses supplémentaires, confie Rémy Garçon. On me répondait que si des risques nouveaux ou mal évalués étaient identifiés, il fallait le faire ».

A l’évidence, les temps ont changé. Et cette évolution n’étonne pas les plus anciens de l’unité, principalement regroupée à Grenoble. « Dès 1995, j’ai vu arriver un chef de service qui ressemblait aux requins de la finance que j’avais croisés quand je travaillais à Paris, au milieu des années 1980, dans la distribution », raconte Luc, un électrotechnicien jeune retraité, qui a exercé au service ressource en eau de la DTG de 1989 à 2020.

C’est d’ailleurs au milieu des années 1990 que les premières restructurations et fermeture de services dans l’unité ont commencé. « En 1995, l’atelier qui nous permettait de fabriquer nos équipements a été fermé, quelques semaines après avoir obtenu un tout nouveau tour numérique. En 2000, c’est le magasin central qui nous fournissait en pièces qui a été sous-traité », énumère Luc. Plus tard, la DTG essaiera aussi de sous-traiter la pose en montagne des capteurs de son service pour mesurer l’enneigement et son contenu en eau. Mais deux accidents graves dans les Pyrénées mettront un terme (provisoire ?) à la tentative.

Les métiers de la DTG.
Document EDF

Déménager, une fuite en avant

Depuis vingt ans, la vie des salariés de la DTG est rythmée par les réorganisations, les suppressions d’emplois (plus de 90 en six ans, sur désormais à peine 600), l’arrêt des recrutements de jeunes techniciens et ingénieurs diplômés et les déménagements (deux en vingt ans). Le premier est intervenu en 1998, pour isoler l’unité des autres activités d’Hydro Alpes ; le second fin 2019, pour de nouveau tout regrouper sur un seul site, dans la banlieue grenobloise. Autant le premier déménagement avait permis aux salariés d’obtenir un meilleur environnement de travail, autant le second s’apparente pour beaucoup à un cauchemar, avec la disparition des bureaux fermés remplacés par des plateaux ouverts. Car, entre-temps, la direction a de plus démarré une réflexion sur le Flex office, conséquence directe de la crise du Covid, avec la possibilité, depuis, de télétravailler à 50%.

« J’ai plusieurs armoires de dossiers et d’archives, je vais les mettre où ? », s’interroge un expert, qui regrette qu’encore une fois la direction de l’unité ait pris des décisions sans tenir compte des besoins des personnels.

Flemmards, terroristes, voleurs…

Le second déménagement a été décidé alors que la DTG traversait déjà une violente crise sociale. « En 2018, une nouvelle directrice a été nommée à la tête de l’unité, rappelle Philippe André. Dès son arrivée, elle a commencé à agresser verbalement les salariés, en traitant de flemmards ceux qui étaient aux 32 heures sur 4 jours, de terroristes intellectuels responsables de tous les maux certains syndicalistes, ou de voleurs ceux qui partaient en déplacement. »

Les métiers de la DTG
Document EDF

Très rapidement, la nouvelle patronne prend une décision brutale : elle décide de mettre fin à l’accord local sur les 32 heures. Il s’agit pourtant d’une simple déclinaison de celui conclu au niveau du groupe en 1999. Et le personnel y est très attaché. On relève alors à la DTG près de trois fois plus de temps partiels sur 4 jours que dans le reste du groupe, depuis le début en 1999. Pour une raison simple : la plupart des techniciens et ingénieurs sont en déplacement deux semaines par mois. L’aménagement du temps de travail rendu possible par le passage aux 32 heures permet aux agents de compenser, un peu, ces longues périodes d’absence. Alors que l’accord prévoit que les salariés bénéficient d’une aide et qu’ils sont payés 34 heures, si la majorité d’un service souhaite passer aux 32 heures, la nouvelle directrice refuse toute nouvelle demande. « On avait pourtant quatre services entiers qui le demandaient », précise Philippe André. Devant ce refus, les syndicats SUD-Energie et CGT déposent plainte devant le tribunal de grande instance de Grenoble.

Extrait d’un tract sur les 32 heures à la DTG, de SUD-Energie, diffusé en mai dernier.
Construit pour être toxique

« En janvier 2020, le jour même où le tribunal devait rendre sa décision - il nous donnait raison -, la directrice a annoncé qu’elle dénonçait l’accord local sur les 32 heures, se souvient le responsable syndical de SUD. Le nouveau projet qu’elle a voulu nous imposer était très en retrait et contredisait l’accord-cadre du groupe. Deux syndicats minoritaires, la CFDT et la CGC, l’ont signé, permettant à la direction d’organiser un référendum. Les salariés l’ont refusé à 69 % ! » Epilogue des désaccords ? Même pas : « Pour se venger, elle (la directrice, ndlr) a imposé un horaire de travail invivable, notamment pour les périurbains et les parents avec de jeunes enfants, construit pour "être toxique" selon ses propres mots. »

Réorganiser pour... sous-traiter

Les salariés ont à peine le temps de souffler et d’encaisser le coup que leur manager décide, seule contre tous, de mettre en place une nouvelle organisation qui casse l’ensemble des services. En proposant dans le même temps une nouvelle version des 32 heures, moins favorable. « La réorganisation isole les techniciens en charge des essais des ingénieurs en charge des analyses, détaille l’un des experts de la DTG. Mais ma compétence est sur ces deux domaines, on ne peut pas séparer des gens qui travaillent ensemble ! »

Pour SUD comme pour les experts interrogés au cours de notre enquête, cette réorganisation va en réalité faciliter la mise en sous-traitance des activités d’essais. Faisant perdre à l’unité un atout concurrentiel précieux. « On nous parle de partenariat avec les sous-traitants, ça va peut-être durer un ou deux ans, mais dès qu’ils sauront chez qui on intervient ils les contacteront en direct sans passer par la DTG !, dénonce un membre du service rencontré par Blast. La survie de l’unité est en danger ».

« Et notre victoire juridique sur les 32 heures devient symbolique, enrage et complète le syndicaliste de SUD : le temps de la procédure d’appel (également gagnée depuis par les syndicats, ndlr), EDF aura supprimé à la fois l’accord, qu’il n’appliquait pas, et les services pour lesquels la justice imposait le passage à 32 heures sur 4 jours… ».

Ou comment régler un problème en le faisant disparaître.

Les métiers de la DTG
Document EDF

Imposée d’en haut, en totale méconnaissance des méthodes de travail de chaque service, cette réorganisation, accompagnée par la réforme des 32 heures finalement acceptée par la plupart des syndicats (dont la CGT) à l’exception de SUD-Energie, et contre l’avis des salariés, va provoquer le chaos social. « Ça m’a miné le moral », confirme un salarié qui s’interroge sur son avenir, non seulement à la DTG mais à EDF. « J’ai le cerveau qui bouillonnait, entre colère et découragement », raconte un ingénieur, lui aussi sur le départ.

Chaos et moral en berne

Conséquence de ces choix imposés brutalement et de cette maltraitance managériale, les arrêts maladies et les burn-out, du simple technicien jusqu’aux experts, explosent. « Jusqu’en 2017, la DTG avait le plus faible taux d’arrêt maladie du groupe : 5 jours par an et par salarié en moyenne, soit moitié moins que l’ensemble d’EDF, souligne Philippe André, qui y voit le signe d’un profond malaise social. Depuis l’arrivée de cette nouvelle directrice, c’est passé à 6, puis à 7, puis 8 jours d’arrêt maladie, par an et par salarié. Et ça continue d’augmenter ! »

Pourtant, malgré plusieurs alertes lancées en CSE (pour danger grave et imminent), aucune enquête sérieuse sur les risques psycho-sociaux n’a été réalisée à ce jour dans l’unité. Dans le même temps, l’enquête nationale MyEDF, qui mesure le moral des troupes au sein du groupe, pointe cette année la DTG en lanterne rouge. Avec ce constat alarmant : la confiance dans la direction locale s’est effondrée, passant d’un taux de 60 % à 17 % en huit ans. Sur la même période, les méfiants ont triplé : ils étaient 27 %, ils sont 77 %.

Les métiers de la DTG
Document EDF

Autre conséquence de ces mauvaises façons administrées sans égard, une possible fuite des cerveaux... « La moitié des salariés que je connais prépare un plan B, assure ainsi Philippe André. Mais qui va véritablement passer aux actes et quitter cette prison dorée qu’est encore EDF ? » La réponse appartient à chacun et elle se mesurera sur la durée. En attendant, plusieurs experts, techniciens ou ingénieurs rencontrés par Blast nous ont avoué avoir la tentation de quitter l’entreprise.

Certains l’ont déjà fait, comme Rémy Garçon. L’hydrométéorologue a devancé son départ à la retraite. Placardisé depuis des années en raison de sa liberté de parole (ainsi de ses auditions au Parlement, sur la raréfaction de la ressource en eau dans les décennies à venir) et pour avoir participé à un rapport de SUD-Energie sur les barrages remis à la commission des Affaires économiques de l’Assemblée nationale, cet expert aux références académiques longues comme le bras a préféré partir dès 61 ans. Il envisageait pourtant de travailler quelques années encore.

Des tonnes pour des grammes

Après avoir essuyé quatre menaces de licenciement – sans pouvoir véritablement se défendre, faute de connaître les motifs justifiant ces attaques (son syndicat n’est pas représentatif au niveau national) -, Philippe André, qui s’est usé à défendre ses collègues comme le service public de l’électricité, a lui aussi préféré jeter l’éponge : de guerre lasse, il a quitté le groupe mi-juillet à 55 ans. Bien avant l’heure, fatigué de devoir « en faire des tonnes pour obtenir des grammes ».

Autre conséquence de cette désorganisation-réorganisation, la directrice en poste depuis 2018 a elle aussi finalement quitté la DTG. Précipitamment : en début d’année, elle est partie gérer les actifs d’EDF en Ouzbékistan. Moins brutal, son remplaçant, pourtant précédé d’une « solide » réputation, semble jouer l’apaisement. Sans revenir (suffisamment) sur les décisions imposées par celle à qui il succède.

Les métiers de la DTG
Document EDF

L’État, un caillou pour EDF

« Mais quelles conséquences psychologiques pour ceux qui resteront, notamment ceux qui n’ont que trente ans aujourd’hui ? », s’interroge le jeune retraité« En 1993, quand j’ai déjeuné à Paris avec le patron du nucléaire, poursuit Philippe André, il avait répondu à mes inquiétudes sur l’avenir d’EDF (déjà !, ndlr) par un proverbe chinois glaçant : « Tu veux déplacer une montagne ? Tu ne peux pas. Mais un tas de cailloux ? Tu prends un ouvrier chinois, une brouette, ça mettra 20 ans, ça mettra 30 ans, et tu pourras le déplacer où tu veux ».

« Culture de l’affrontement social », « ivresse du pouvoir »… En janvier 2022, la section SUD-Energie de la DTG dénonce des méthodes managériales délétères.

Trois décennies plus tard, les deux hommes se sont recroisés. « Je lui ai redemandé si la montagne était EDF et le tas de cailloux ce que l’État en faisait ? Il a acquiescé. Et c’est ce qu’on vit depuis trente ans ! ». À la DTG comme dans l’ensemble du groupe. Il ne fait aucun doute que le bureau des experts nationaux a connu de 2018 à 2021 une expérimentation, celle d’un management brutal, décidée au sommet. Le départ précipité de la directrice et le changement de ton de son successeur interrogent ceux qui ont vécu (et souffert) cette histoire : y a-t-il eu prise de conscience, d’une limite dépassée ? Ou EDF alterne-t-il des périodes de casse sociale avec des accalmies, qui sédimentent en quelque sorte les reculs obtenus ? L’avenir le dira.

En attendant, la casse globale d’EDF continue lentement mais sûrement malgré l’évidence, criante depuis un an, de l’irrationalité du marché de l’électricité. Et le désormais ex-syndicaliste maison de s’inquiéter d’une perte de motivation généralisée : « de l’expert à l’assistant, tout le monde est épuisé et démotivé par trente années de casse de notre service public, accentuées par cette expérience récente de management pathogène. » Une situation qui devrait préoccuper l’Etat actionnaire et la direction. Autour d’une question : « Combien de temps faudra-t-il avant de vivre de bonnes décisions, qui remettront tout le monde en ordre de bataille ? »

(1) L’Etat détient 83,9 % du capital, en attendant la renationalisation complète (à 100%) annoncée par le gouvernement.

Pour aller plus loin:

Dossier /
EDF, la machine à broyer

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Crédits photo/illustration en haut de page :
Adrien Colrat

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