Guadeloupe : Le plan du gouvernement qui tombe à l’eau

Face à la faillite du syndicat unique de l’eau et de l’assainissement de Guadeloupe (SMGEAG), l’État va s’impliquer directement : d’après nos informations, un nouveau plan devrait être annoncé dans les tous prochains jours. Mais la seule mesure nouvelle – c’est aussi une info Blast - sera une subvention d’exploitation pour couvrir les charges pour 2023 du syndicat.

Sonnez trompettes, roulez tambours : l’État s’apprête à rendre public un nouveau plan pour sortir de la crise de l’eau en Guadeloupe. Cette fois, promis, ça sera le bon. Après plus d’une décennie à vivre au rythme des coupures (les tours d’eau), souvent interminables, le quart de la population qui n’y a plus accès va retrouver une vie normale. Les Guadeloupéens vont enfin pouvoir faire couler leur robinet !

Enfin, ça, c’est ce que la communication gouvernementale va expliquer. Car l’accord quadripartite (État, conseil régional, conseil départemental et SMGEAG) que le ministre délégué aux Outre-mer, Jean-François Carenco, va annoncer est surtout promis à faire... un gros plouf. Grâce à quelques fuites sur le contenu réel de ce plan, Blast est en mesure de révéler qu’il ne va rien se passer. La sortie de crise n’est toujours pas programmée.

Le ministre Jean-François Carenco lors de sa visite en Guadeloupe, en septembre dernier.
Image ministère Outre-Mer

Les mots pour le dire

Au sein de l’État, on marche sur des œufs. Et les mots sont soigneusement pesés pour ne pas donner l’impression que Paris prend autoritairement les commandes du Syndicat mixte de gestion de l’eau et de l’assainissement de Guadeloupe. Créé par une loi d’avril 2021, le SMGEAG est déjà en faillite, mais pas question de laisser croire à une reprise en mains centralisée. 

Pourtant, il s’agit bien de cela. « Entre la mission en Guadeloupe du directeur de cabinet du ministre (dépêché une semaine sur place le mois dernier, comme Blast l’a raconté, ndlr) et les rendez-vous à Paris entre le ministre et Jean-Louis Francisque, le président du syndicat, le gouvernement a fini par comprendre la gravité de la situation et l’incompétence des responsables locaux », explique une source proche du dossier.

Jean-Louis Francisque, président du syndicat de l’eau de Guadeloupe et maire de la commune de Trois-Rivières.
Image journal municipal de Trois-Rivières

Seul problème, l’eau et l’assainissement sont des compétences exclusives des municipalités et des communautés de communes. L’État n’a donc aucun droit de s’en mêler. Mais voilà, l’urgence est telle en Guadeloupe, la tempête Fiona qui a frappé l’île mi-septembre ayant un peu plus aggravé la situation, que Paris est obligé de s’impliquer. Résultat, les acteurs locaux se sont vu imposer la création d’un comité de pilotage informel. C’est lui qui aura de fait les pleins pouvoirs, puisque le SMGEAG devra lui rendre des comptes sur son activité. Au passage, le gouvernement se simplifie la vie : pour entrer au conseil de surveillance du syndicat unique de l’eau, il aurait fallu modifier la loi d’avril 2021, qui l’a créé. Vu la situation au Parlement, où Emmanuel Macron n’a plus de majorité, rouvrir le débat législatif sur un dossier aussi sensible - la crise de l’eau en Guadeloupe - comportait trop de risques. D’où la création de ce comité, qui ne nécessite aucune modification du cadre légal.

Des cadres en vacances

Au-delà de ce mécano institutionnel, pour s’assurer de la parfaite soumission du syndicat à ce comité de pilotage, d’autres décisions accompagnent sa création. Premièrement, les jours du président Jean-Louis Francisque seraient comptés, et son départ acté. Deuxièmement, la mission technique dépêchée par le ministère délégué aux Outre-mer après la tempête Fiona va s’installer dans la durée.

« Les ingénieurs envoyés par Paris ne seront pas employés par le syndicat, précise notre source, mais ils seront mis à disposition dans le cadre d’une mission d’assistance technique. » Dans la réalité, cette mission technique sera décisionnaire sur tous les aspects technico-financiers, enlevant ainsi toute responsabilité au haut encadrement du syndicat, qui va se retrouver payé (très cher) pour ne plus faire grand-chose…

Dans l’île, les élus régionaux guadeloupéens n’avaient pas d’autre choix que d’accepter cette mise sous tutelle, l’État tenant les cordons de la bourse. Alors que le syndicat est dans une situation financière inextricable, sa survie dépendait d’un geste de Paris. Que le gouvernement a consenti : une subvention de 30 à 40 millions d’euros devrait être débloquée, pour financer les charges du syndicat en 2023.

Un... plan-plan

Voilà pour le SMGEAG. Mais pour le reste (la reconstruction des réseaux d’eau et d’assainissement), peau de balle ! « On subventionne déjà entre 20 et 25 millions d’euros de travaux par an, souligne notre source. On sait qu’il y a environ 7 000 fuites par an qu’il faut réparer. Soit en interne avec les équipes du syndicat, soit avec les entreprises de travaux publics de Guadeloupe. »

Le siège du Syndicat mixte de gestion de l’eau et de l’assainissement de Guadeloupe au Gosier, à Grande-Terre.
Thierry Gadault

Pour les associations citoyennes, qui ont rencontré le directeur de cabinet du ministre en résidence, ça sera la douche froide. « Lors de nos discussions, on a compris qu’il y aurait beaucoup d’argent sur la table », affirme pourtant un participant. Selon nos informations, il va falloir se faire une raison.

En clair, si la situation devrait (un peu) s’améliorer si les travaux de réparation sont réellement entrepris en temps et en heure (ce sera l’objet de la mission d’assistance technique), la crise de l’eau est loin d’être réglée. Rappelons que le coût global de remise en état des réseaux d’eau et d’assainissement est estimé à quelque 2 milliards - une facture qui pourrait monter jusqu’à trois milliards, tous les forages étant à refaire, selon un spécialiste.

Ces deux chiffres mis face à face, avec une enveloppe de 25 millions par an, il faudra donc attendre 120 ans pour venir à bout du problème... On est très loin on le voit d’un véritable plan Marshall et de la « volonté politique extrêmement forte » affirmée par Jean-François Carenco, le ministre délégué, dans un entretien accordé le 21 septembre à Guadeloupe 1ere, lors de sa visite sur place.

Dossier /
Guadeloupe

Retrouvez tous les articles associés.

Crédits photo/illustration en haut de page :
Philippine Déjardin

Soutenez Blast, le souffle de l’info

Likez, partagez, commentez

Vous souhaitez nous alerter sur un sujet ? Vous avez des infos qui vous semblent mériter que la rédaction de Blast les analyse, pour éventuellement enquêter dessus ?
Cette adresse mail vous est ouverte : enquetes.blast@protonmail.com (voir les instructions)