Guadeloupe, l’île sans eau : Malade de son personnel politique

Clientélisme, corruption, haines recuites, vengeances… Le système politique insulaire est à bout de souffle. Les Guadeloupéens ne croient plus en leurs institutions et encore moins en leurs représentants. Les présidents du conseil régional et du conseil départemental sont englués dans les affaires.

Mercredi 23 juin 2021... La journée a été chaude à Basse-Terre, à peine troublée par quelques gouttes de pluie tombées aux alentours de midi au pied de la Soufrière. A une heure de route de là, aux Abymes, la plus grande ville de l’archipel, un homme ressort en fin de journée des bureaux de la police judiciaire, au terme d’une interminable garde à vue. Son visage est connu dans le monde entier : Pierre-Edouard Décimus est une des grandes figures du groupe Kassav, dont il est l’un des fondateurs. Pendant 30 longues heures, le musicien a dû répondre à un flot de questions en même temps qu’un autre homme, Rudy Vardarassian, fonctionnaire territorial. Au terme de cette éprouvante épreuve, remis en liberté, les deux sortent sans aucune charge retenue contre eux.

« L’enquête se poursuit ». A la presse, après cette double audition, Michaël Ohayon précise qu’une enquête préliminaire est ouverte pour « abus de confiance et escroquerie ». Des qualificatifs auxquels s’ajoutent encore, le procureur adjoint de la République de Pointe-à-Pitre l’indique également, des faits de « prise illégale d’intérêt ». Ceux-là concernent uniquement le fonctionnaire territorial. 

Bouquet final

Dix-huit mois plus tôt, le 14 décembre 2019, l’ambiance était toute autre à Baie-Mahault. C’était la fête, pour un anniversaire exceptionnel : ce jour-là, 10 000 personnes se pressent autour du stade municipal de la commune des rivières pour venir célébrer les 40 ans de Kassav. Inventeur du zouk, le groupe, parfois comparé aux Rolling Stone, achève sa tournée mondiale démarrée au printemps. L’évènement a fait courir l’île entière. On a dû refuser du monde. Le concert se joue à guichets fermés. 


Le 14 décembre 2019, en backstage, les « quadra » Kassav s’apprêtent à monter sur scène. Ils sont venus de tous les coins de Guadeloupe leur faire la fête. © RCI Guadeloupe

L’enquête ouverte par la justice cherche à éclaircir les conditions dans lesquelles le concert des 40 ans de Kassav a été organisé, conjointement par Sign’Azur, l’association de Pierre-Edouard Décimus, Cap Excellence, la communauté d’agglomération à laquelle est rattachée la commune de Baie-Mahault, et le Comité du tourisme des îles de Guadeloupe (CTIG), un établissement public dépendant du conseil régional.

Constatations ahurissantes

Tout a commencé en octobre 2020 par un signalement de la Chambre régionale des comptes (CRC). Ce n’est qu’en mars 2021 que son rapport sur la gestion de l’association du musicien est rendu public. Immédiatement, la presse locale en fait ses gros titres, tant son contenu est explosif. De fait, les constatations des magistrats de la CRC sont ahurissantes. Pour l’organisation du concert, l’association a reçu des subventions publiques de Cap Excellence et du CTIG, pour un montant total de 120 000 euros. Ce qui peut déjà étonner, vu l’immense popularité dont jouit le groupe antillais. Dont le concert, rappelons-le, affichait complet.

Un circuit bénéfique

En vérifiant les comptes de l’association de Pierre-Edouard Décimus, la CRC découvre de nombreuses malversations. Sur le concert de Baie-Mahault, le bénéfice réel dégagé n’est pas de 45 000 euros, comme annoncé, mais de 140 000 euros. Sur cette somme, les deux tiers (100 000 euros) ont été reversés à… Rudy Vardarassian !

A l’époque des faits, Rudy Vardarassian est directeur des opérations spéciales de Cap Excellence. Il est également, à 40 % de son temps de travail, membre du cabinet d’Ary Chalus. Le fonctionnaire territorial est un proche parmi les proches du président du conseil régional, élu sous la double étiquette GUSR (Guadeloupe unie, solidaire et responsable)-LREM. Avec l’ancien maire de… Baie-Mahault, il organisait la fête annuelle « Jarry en fête » (du nom de la grande zone commerciale et industrielle de la commune), avant que la municipalité ne rejoigne Cap Excellence - qui a repris et l’organisation des festivités à son compte et le contrat du fonctionnaire. C’est d’ailleurs Ary Chalus, en tant que président du CTIG, qui a imposé en novembre 2019 le versement de la subvention de 100 000 euros à l’association de Décimus. 

Cet épisode du concert des 40 ans de Kassav, qui dessine un singulier circuit, n’est que l’une des nombreuses affaires qui pèsent sur l’avenir du président de la Région. Un mois avant le double scrutin de juin 2021 (régionales et départementales), Ary Chalus a ainsi été auditionné pendant 35 heures par la police, dans le cadre d’une autre enquête. Elle porte sur le financement de sa campagne de 2015.

 Probablement avant la fin de l’année

S’il est ressorti libre de sa garde à vue, là encore sans mise en examen, pour être dans la foulée (très) confortablement réélu, les jours d’Ary Chalus à la tête de la Région seraient pourtant comptés, à en croire certains. « Le procureur préfère attendre de boucler l’enquête pour mettre en examen Chalus, probablement avant la fin de l’année, avance une source locale bien informée. L’option de l’envoyer directement devant le tribunal correctionnel sans passer par une instruction judiciaire n’est pas exclue. Une date pour un procès serait même fixée, en février prochain ». Par ailleurs, l’ex-député de la 3ème circonscription (membre du bureau exécutif de la République en marche jusqu’en 2020) est également menacé par une enquête en cours du Parquet national financier (PNF). Elle fait suite à un signalement de la Haute autorité pour la transparence de la vie publique (HATVP) sur l’usage de son indemnité de frais de mandat (IRFM), à l’époque où il siégeait à l’Assemblée nationale – jusqu’en 2017.

Le 18 novembre 2017, Ary Chalus est « En Marche #AvecCasta ! ». Il intègre le bureau exécutif de la formation présidentielle. Il a depuis disparu de cette instance.

Elu par « erreur »…

Alors que de lourds nuages s’accumulent au-dessus de la tête du leader du GUSR, son camarade de parti Guy Losbar n’est pas dans de meilleurs draps.  Son accession à la présidence du conseil départemental a été entachée de fraudes : dans trois cantons sur douze, des candidats ont été déclarés élus en juin dès le premier tour alors qu’ils... n’avaient pas atteint la barre des 25 % des inscrits. Logiquement, tout le monde s’y attendait, le tribunal administratif a annulé ces élections illégales, dont celle du ticket formé par Guy Losbar et sa colistière Sabrina Roger, dans le canton 5 de Baie-Mahault. Tout ce petit monde a dû retourner aux urnes le mois dernier. Au terme de ces élections partielles et de ce laborieux cheminement, Guy Losbar a retrouvé son siège à la tête du département ce lundi 7 décembre, après plusieurs semaines d’empêchement (et une réélection cette fois sans « erreur », mais avec un taux de participation de… 15,53%).

Mèches plurielles

Le président réinstallé n’est pas pour autant libéré de ses soucis. D’autres épées de Damoclès menacent en effet le destin de celui qui fut longtemps maire de Petit-Bourg et président de la communauté d’agglomération de nord Basse-Terre (CANBT) - de sa création en 2011 jusqu’en 2014. Comme pour Ary Chalus et son collaborateur, c’est la chambre régionale des comptes qui a allumé la mèche. En publiant, en mars 2021, un rapport consacré à la gestion de la CANBT. 

Plusieurs curiosités dénichées par la CRC pourraient valoir par ricochet des ennuis judiciaires à Guy Losbar. La première concerne le rachat en 2012 d’une carrière. Située sur les hauteurs de Sainte-Rose, sur la pointe nord de Basse-Terre, elle était jusqu’alors la propriété des Agrégats Contrôlés, une société en cours de liquidation. Malgré un prix de départ fixé à 245 000 euros, une évaluation à 400 000 euros par le commissaire-enquêteur et un plafond à 1,5 million d’euros défini par le conseil communautaire, Guy Losbar avait cassé sa tirelire lors des enchères en mettant 2,4 millions d’euros sur la table. Au sujet de cette acquisition, le rapporteur de la CRC note que la communauté d’agglomération n’a jamais demandé d’estimation aux Domaines, ni même visité le site. Depuis ce rachat, il est en jachère…

Modèle du genre


La deuxième opération immobilière pointée par la chambre régionale des comptes est toute aussi étonnante. Un modèle du genre : lors de la création de la toute nouvelle CANBT en 2011, Guy Losbar avait choisi de louer puis d’acheter un entrepôt pour y installer son siège. Sans estimation des Domaines toujours, l’EPCI (établissement public de coopération intercommunale, le statut juridique de l’intercommunalité) a mobilisé 1,8 million d’euros pour devenir propriétaire des lieux. La facture finale s’est envolée, le coût des travaux pour les transformer en bureaux la faisant grimper à 4,4 millions d’euros. Encore plus fort, la CANBT a eu recours pour financer l’opération à un emprunt au taux d’intérêt, même pour l’époque, astronomique : 5,4 % ! Mieux et enfin, le vendeur, la société Hatica, a obtenu de l’acheteur le droit de rester sur place sans bail, jusqu’à sa dissolution…

Affaires familiales

La troisième et dernière affaire remontée dans les filets de la chambre régionale des comptes relate un recrutement express. Celui d’un jeune cadre, engagé en CDD au dernier échelon des attachés administratifs. Un grade qui s’obtient au prix de la patience - 13 années d’ancienneté. Le jeune homme, lui, avait seulement 4 ou 5 ans d’expérience professionnelle à faire valoir.

A côté des deux précédentes affaires, celle-ci semblerait presque anecdotique. Elle ne l’est pourtant pas car elles sont toutes liées. Point commun entre ces trois histoires ? Le jeune cadre pressé recruté par la CANBT est le... fils de la propriétaire d’Hatica (l’entreprise qui a vendu l’entrepôt). Sa mère est elle-même fille et nièce des deux propriétaires des Agrégats Contrôlés (la société qui a cédé la carrière de Sainte-Rose) ! Et tous sont membres de la puissante famille Salomé.

Inconnu en métropole, ce nom résonne immédiatement aux oreilles des Guadeloupéens : très présents dans le BTP, les Salomé sont les cousins de Dominique Larifla. Véritable « parrain » de la politique guadeloupéenne, l’ancien président du conseil départemental (de 1985 à 1998), ex-député puis sénateur, est l’homme qui fait et défait depuis près de quarante ans les majorités dans l’île. Il est aussi celui qui a créé le GUSR, qu’il a longtemps présidé, et le mentor de Guy Losbar, son actuel président.

« On n’a jamais entendu un mot déplacé, quel que soit le conseiller général, contre Guy Losbar ! » En 2014, Dominique Larifla prononce un éloge enlevé de son poulain. Si l’image est de mauvaise qualité, le propos emporte tout.

Avec Dominique Larifla, c’est une page capitale de l’histoire moderne de la Guadeloupe qui s’ouvre. « Le docteur », comme on l’appelle, en est une figure majeure. Si on veut comprendre les raisons qui empêchent les élus locaux de mettre fin à la crise de l’eau, c’est dans cette histoire politique de l’île, ce marigot local, qu’il faut plonger. Et remonter jusqu’au milieu des années 1980.

L’homme de paille n’en était pas un…

À l’époque, Dominique Larifla, maire de Petit-Bourg, est l’homme qui monte au sein de la fédération socialiste. En 1985, il décroche la tête de liste aux cantonales, obtient la majorité et devient président du conseil général. L’année suivante, c’est encore lui qui est en première ligne lors des régionales, qu’il remporte. Constatant que le département dispose de plus de moyens, il décide d’y rester et installe à sa place à la tête de la Région un autre socialiste, Félix Proto. Dominique Larifla pense pouvoir contrôler ce médecin. Sans grande expérience politique, Proto figurait en 13e position sur sa liste.

Mais l’homme de paille n’est est pas un. « Proto va lui échapper, il s’entoure bien et commence à concevoir le rôle de la région, la région stratège, qui planifie les gros investissements, raconte Olivier Nicolas, ancien porte-parole de Victorin Lurel, président socialiste de la région de 2004 à 2012 (puis ministre des Outre-mer jusqu’en 2014). La Guadeloupe va connaitre un boum grâce à sa capacité à monter des projets, trouver les financements. Et en 1988, les socialistes reviennent au pouvoir et il est bien introduit au PS ».

Dominique Larifla n’apprécie guère de voir surgir un potentiel concurrent, capable de lui disputer son leadership. En 1990, il décide de claquer la porte : il quitte le PS, emportant avec lui une partie des troupes pour créer son propre mouvement. Cette nouvelle formation prendra plusieurs noms, jusqu’à celui qu’elle porte aujourd’hui : Guadeloupe unie, solidaire et responsable (GUSR). Officiellement de centre gauche, le nouveau parti affiche une ligne « sociale-libérale » et, surtout, autonomiste.

Un traître

En 1992, après ces manœuvres, la gauche était partie désunie à la bataille des régionales, face à la droite conduite par Lucette Michaux-Chevry. Au lieu de soutenir le président sortant, le PS monte une liste menée par Frédéric Jalton, le député-maire des Abymes, un de ses cadres historiques. Résultat, si la gauche est majoritaire, Larifla, qui s’est également présenté, préfère apporter ses voix à Lucette Michaux-Chevry. L’ancienne avocate, proche des instances nationales du RPR (devenu depuis l’UMP, puis Les Républicains) devient présidente de la Région.

Rebelote en 1993, l’élection de l’année précédente ayant été annulée. Une affaire qui reste en travers de la gorge des socialistes guadeloupéens. « C’est la grande trahison de 1993 », s’enflamme trois décennies plus tard Olivier Nicolas. D’autant que Dominique Larifla, pour sauver sa majorité désertée par les socialistes, prolonge au conseil général l’alliance avec la droite chiraquienne…

Dans les années 1990, le PS local est au plus bas. Lucette Michaux-Chevry et Dominique Larifla pensent avoir devant eux un boulevard pour faire évoluer le statut institutionnel de l’île, vers l’autonomie. L’occasion se présente avec le référendum de 2003, qui propose aux Guadeloupéens de fondre le département dans la région, en une assemblée unique. Mais un homme va faire capoter l’opération soutenue pourtant par la plupart des formations politiques de l’île.

Un homme coriace

Alors directeur de la chambre d’agriculture, Victorin Lurel s’est fait remarquer à la fin des années 1980 par sa pugnacité, en allant affronter dans son fief électoral à Vieux-Habitants l’un des principaux lieutenants de Lucette Michaux-Chevry. Malgré plusieurs défaites, il est devenu en 2001 maire de la commune, puis a arraché la circonscription aux législatives de 2002, en pleine vague chiraquienne. L’année suivante, celle du référendum, la nouvelle étoile montante du PS guadeloupéen décide de faire campagne contre le changement institutionnel.

« C’était d’abord par calcul politique », reconnaît aujourd’hui son ancien porte-parole. Pour autant, Olivier Nicolas l’assure, son patron a toujours été attaché à la pluralité des institutions : « Quand les détails de la nouvelle organisation institutionnelle ont été connus, poursuit-il, cela l’a définitivement convaincu de faire campagne pour le non. Il estimait que Lucette Michaux-Chevry se préparait un destin à la Gaston Flosse [l’ancien homme fort de la Polynésie ].

A la sortie, les électeurs tranchent : le non l’emporte haut la main, avec près de 73 % des voix. Fort de ce succès personnel, Victorin Lurel capitalise l’année suivante lors des régionales de 2004, qu’il enlève face à Lucette Michaux-Chevry, avec une confortable majorité. En renversant le rapport de force avec la droite, c’est tout le mécano politique guadeloupéen qu’il vient de chambouler. Pour continuer de gérer le conseil général, Larifla et son premier lieutenant Jacques Gillot, qui lui a succédé à la tête du département, n’ont d’autre choix que de rompre l’alliance avec la droite.

Un an après le non au référendum, « le fameux » Victorin Lurel fait tomber de son piédestal « la dame de fer » de la droite Lucette Michaux-Chevry. France 3 / Ina
On a peut-être eu tort

Olivier Nicolas n’a pas oublié cette période et les circonstances particulières qui l’ont animé. « On a peut-être eu tort, reconnaît-il aujourd’hui. Mais quand Lurel a été viré de la chambre d’agriculture à la demande de Michaux-Chevry, Gillot lui a proposé de devenir directeur général des services de sa mairie, et une amitié forte est née, même s’ils ne partageaient pas les mêmes idées politiques. »

Si ces confidences éclairent pour partie les motivations des acteurs, la période qui s’ouvre alors ne sera pas celle de la concorde. Entre les deux assemblées, c’est une paix armée qui s’installe, autour d’une mécanique digne de la guerre froide : « ne te mêles pas de ce que je fais, je ne me mêle pas de ce que tu fais. »

Les pistes sont d’autant plus brouillées que ce jeu à double ou triple bandes entre le PS, Dominique Larifla et Lucette Michaux-Chevry (décédée en septembre 2021 ) n’a jamais cessé. Nourissant les très nombreuses rancœurs des uns envers les autres et leur incapacité à se mettre d’accord sur quelque dossier que ce soit, à commencer par celui de l’eau.

Défaillances en bande

Dans ce domaine, les premières responsabilités de l’effondrement du système guadeloupéen sont à mettre au compte de la « bande à Larifla ». Principal syndicat intercommunal de production et de distribution d’eau de la Guadeloupe, le SIAEAG est un de ses bastions. En 1995, Jacques Gillot, maire de Gosier (commune membre du SIAEAG), premier lieutenant du patron du GUSR, y propulse l’un de ses jeunes adjoints : Amélius Hernandez va en devenir rapidement le président, jusqu’en 2014.

Pendant vingt ans, le duo Hernandez – Gillot pilote donc le principal acteur de l’eau de l’île, sans rien voir, officiellement, ni comprendre de ce qu’il s’y passait. « À l’époque, nous ne maîtrisions pas les problèmes de l’eau au SIAEAG, car la multinationale à laquelle il avait délégué la gestion de l’eau s’occupait de tout. Nous nous contentions d’observer, sans exercer de contrôle effectif », a osé déclarer le second devant la commission d’enquête de l’Assemblée nationale relative à la mainmise sur la ressource en eau par les intérêts privés et ses conséquences, au cours de son audition, le 22 juin 2021.


Devant la même commission d’enquête, Amélius Hernandez n’a pas été en reste. « Aujourd’hui, nous prenons connaissance de l’ampleur des désastres occasionnés par la Générale des eaux, avec la complicité du ministère des Outremer de l’époque et de celle du sous-préfet de Pointe-à-Pitre », lâche-t-il le 7 juin dernier devant les membres de la commission. Laissant entendre qu’il n’avait aucune responsabilité dans la situation actuelle.


Aux frais de la princesse

En novembre 2019, la justice a condamné l’ex-président du SIAEAG à trois ans de prison (dont deux avec sursis) et 150 000 euros d’amende pour « détournements de fonds publics et des faits de favoritisme dans l’attribution de marchés publics ». Les faits poursuivis renvoyaient aux fastueuses « Journées de l’eau » organisées pendant des années par le syndicat intercommunal. Sans compter des voyages d’élus dans les hôtels 5 étoiles du monde entier, aux frais de la princesse. Le préjudice du syndicat intercommunal a été établi par la justice à plus de 6 millions d’euros !

S’il n’a donc rien vu, en tout cas si on donne crédit à ses déclarations devant la commission d’enquête de l’Assemblée nationale, l’ancien poulain de Jacques Gillot a en revanche quelqu’un dans le nez. La cible de l’ire du flamboyant Amélius ? Le socialiste Victorin Lurel, l’ennemi qui a fait capoter toutes les occasions d’engager la Guadeloupe sur la voie de l’autonomie défendue par Larifla. Lurel n’a pourtant jamais eu aucune responsabilité en tant que président du conseil régional dans la gestion de l’eau, compétence relevant des municipalités. « Avant la grande sécheresse de 2014 /2015, nous n’avons jamais identifié qu’il y avait un problème d’eau », soutient d’ailleurs Olivier Nicolas.

La chute, droite

De fait, la faillite de l’eau en Guadeloupe a accompagné l’effondrement du système politique local. Elle est en quelque sorte son thermomètre.

À droite, Lucette Michaux-Chevry a également été condamnée, en appel, en décembre 2020, pour des faits relevant de la gestion de l’eau par la Communauté Grand Sud-Caraïbe, quand elle en était la présidente. Elle aurait dû comparaître à nouveau en septembre devant un tribunal, celui de Basse-Terre, dans une autre affaire. Les poursuites se sont éteintes avec son récent décès. Sa fille Marie-Luce Penchard, ministre de l'Outre-mer du gouvernement Fillon, était elle aussi convoquée par la justice en septembre, pour « détournements de fonds et concussion ». L’audience a finalement été renvoyée au 17 décembre.

Face à cette hécatombe, plus personne ne semble en mesure de relever la droite guadeloupéenne.

Tout le monde se méfie

Dans le clan Larifla, Ary Chalus et Guy Losbar, ses deux derniers héritiers, sont cernés par les affaires. « Ce n’est pas un parti populaire, c’est un parti dont tout le monde se méfie » estime au sujet du GUSR Olivier Nicolas, qui a également été directeur de cabinet de Josette Borel-Lincertin, patronne du conseil départemental de 2015 à 2021 (elle-même... inquiétée dans une affaire en cours). « Le parti Guadeloupe Unie Solidaire et Responsable a obtenu de gérer la région et le département concomitamment, le seul problème, c’est que tout cela est bâti sur du sable en raison d’une légitimité pourrie, parce qu’ils n’ont même pas fait 24 % des inscrits. Ça ne témoigne pas d’une emprise (sic) sur la population guadeloupéenne ».

Ary Chalus en bras de chemise avec Emmanuel Macron, en décembre 2016. Le président de la Région a été un de ses premiers soutiens dans son ascension vers l’Elysée. © Compte Facebook Emmanuel Macron.

L’avenir du député Olivier Serva paraît hasardeux. Le rapporteur de la commission d’enquête sur l’eau a commencé son parcours au PS, avant de rallier les rangs du GUSR (à l’Assemblée nationale, il siège comme apparenté LREM). Cet expert-comptable a été le vice-président d’Ary Chalus à la Région, de 2015 à juin 2021. Sa circonscription, qui recouvre la ville des Abymes, est solidement tenue par Éric Jalton, aux alliances très fluctuantes : le fils de Frédéric navigue un coup avec le PS, un autre avec le GUSR. Pas de quoi garantir quoi que ce soit

Le futur député de la Guadeloupe lors d’une réunion publique de la campagne des législatives en avril 2017. © Site Internet Olivier Serva.

Enfin, au PS, toujours sénateur, Victorin Lurel a tourné la page de la politique locale, après son échec aux régionales de 2015. Sa camarade Josette Borel-Lincertin, pressentie pour prendre le relais, a non seulement perdu la majorité départementale mais elle s’est en outre fait balayer par Ary Chalus, réélu en juin dernier à la Région. Pour se reconstruire, le PS mise désormais sur André Attalah ou sur Bernard Guillaume. Le premier est sorti victorieux aux municipales 2020 à Basse-Terre, fief électoral de Lucette Michaux-Chevry et de Marie-Luce Penchard. Le second est son premier adjoint. L’an prochain, il faudra défendre le siège de député d’Hélène Vainqueur-Christophe.

Dans ce champ de ruines et d’incertitudes, l’avenir politique de la Guadeloupe s’écrit en pointillés. Pas le meilleur moyen pour répondre à la crise de confiance de l’île, et certainement pas la configuration à même de régler celle de l’eau, qui nécessite des décisions claires, des actes suivis d’effets et un volontarisme de fer – tout ce qui a manqué depuis des années.

Difficile dans ces conditions de se bercer d’espoirs. Lors des auditions devant la commission d’enquête, plusieurs représentants de l’État ont livré le même constat : il faut reconstruire le système d’eau et d’assainissement, mais pas avec les mêmes élus - sous-entendu, ceux responsables de la faillite actuelle.

La justice va, peut-être, exaucer leurs vœux.

Pour aller plus loin :

Guadeloupe, l’île sans eau, les deux premiers épisodes de l’enquête :

A visionner également :

Crédits photo/illustration en haut de page :
(c) Adrien Colrat

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