Guadeloupe, l’île sans eau : sur un air de « je t’aime, moi non plus »

En 1946, la Guadeloupe avait reçu en devenant un département français la promesse de son assimilation à la communauté nationale. Trois quart de siècle plus tard, l’effondrement politique, social, moral et sanitaire de l’île signe l’échec de la loi de départementalisation. Troisième épisode de notre série consacrée à la crise dans l’archipel des Antilles.

La date est passée quasiment inaperçue : à peine quelques papiers dans la presse locale pour l’évoquer et un reportage dans le quotidien La Croix

Le 19 mars 1946, les quatre « vieilles colonies » de l’empire français - la Guadeloupe, la Martinique, la Guyane et la Réunion - devenaient des départements de plein droit grâce à la loi portée par le député et écrivain martiniquais Aimé Césaire. 75 ans plus tard, l’absence de toute manifestation publique pour célébrer ce texte historique, qui mettait fin à plusieurs siècles de colonisation, en dit long sur l’état des relations entre Paris et ses territoires d’Outre-mer. La rupture semble aujourd’hui consommée. Surtout avec la Guadeloupe. 

Paris, Paris, Paris…

Dans l’archipel, le sentiment d’appartenance à la communauté nationale a toujours coexisté avec un rejet de la métropole, régulièrement accusée de tous les maux par la classe politique locale. Pas d’eau ? C’est la faute de Paris. Pas de transport public ? Encore Paris. La Covid-19, un des facteurs déclencheurs des récents évènements ? Toujours Paris…

Un réflexe commode, bien connu d’autres territoires insulaires comme la Nouvelle-Calédonie ou la Corse, dont les relations avec la métropole et sa capitale nourrissent les mêmes ambivalences. Mais le bilan de 75 ans de départementalisation, famélique, explique aussi le fossé qui existe aujourd’hui et le désintérêt de la population pour le jeu politique et les consultations électorales. Certes, des milliards ont été dépensés dans les infrastructures, de la fin des années cinquante aux années 1990, mais sur le plan social c’est un échec patent.

Deux études récentes de l’Insee décrivent crument la profondeur de la crise sociale dans l’île. La première (« Niveau de vie 2017. La pauvreté touche un tiers de la population guadeloupéenne ») indique que 34 % des habitants y ont un revenu mensuel inférieur à 1 010 euros par unité de consommation (le seuil de pauvreté en France), contre 15 % en moyenne en métropole. La seconde, au titre tout aussi explicite (« Conditions de vie 2018. En Guadeloupe, deux personnes sur cinq sont en privation sociale et matérielle »), précise que 41 % de la population de l’île se trouve en situation de privation - contre une moyenne nationale de 13 %. Et que sept Guadeloupéens sur dix se déclarent dans l’incapacité de faire face à une dépense imprévue. 

Comparatif du niveau de vie de la population en Guadeloupe et en métropole. La part de personnes vivant dans une très grande pauvreté (en rouge) est 3 fois plus forte dans l’île, et celle des personnes pauvres (vert) 2 fois plus forte. Document INSEE juillet 2020




Particulièrement affecté

Publiées en 2020, ces deux enquêtes ont été réalisées avant le début de la crise sanitaire, liée à la Covid-19. Depuis, la situation sociale de l’île s’est encore dégradée, d’autant que le secteur du tourisme a été particulièrement affecté. Dans une note de conjoncture consacrée à l’emploi au premier trimestre 2021, le même Institut de la statistique constate que le chiffre d’affaires de l’hôtellerie en Guadeloupe s’est effondré : - 6 % en janvier, - 59 % en février et - 75 % en mars, par rapport au premier trimestre 2019. 

En novembre 2020, Josette Borel-Lincertin, alors présidente socialiste du conseil départemental, s’était inquiétée de l’augmentation exponentielle du nombre de bénéficiaires des minimums sociaux. Alors que les dépenses du département consacrées au RSA avaient déjà bondi à 71 millions d’euros en 2019, elles sont passées à 90 millions d’euros en 2020

La mer amère

Cette histoire, ce qu’elle produit aujourd’hui - avec ces constats et ces images récentes des Tropiques qui ont affolé le pouvoir à Paris -, elle vient de loin. L’héritage d’un « passé qui ne passe pas » (le système colonial) a produit en Guadeloupe une société profondément inégalitaire, au sein de laquelle perdure une « économie de comptoir » toujours vivace, comme viennent de le rappeler deux chercheurs dans une étude inédite consacrée à « l’octroi de mer ».

Illégale selon l’Union européenne, cette taxe sur les importations est en place depuis le XVIIe siècle. « La rationalité même du système est aujourd’hui discutable », estiment Anne-Marie Gourjon et Bertrand Laporte. Dans « Impact économique de l’octroi de mer dans les départements d’Outre-mer français », étude publiée en 2020 par la Fondation pour les études et recherches sur le développement international (Ferdi), les deux auteurs rappellent que « cet impôt a pour effet de relever le niveau général des prix à la consommation ». Calculette à la main, ils ont fait les comptes : « Avec la suppression de l’octroi de mer, la baisse des prix dans les quatre DOM serait significative, entre 4,6 % et 9 % ». Une telle mesure aurait d’autant plus d’impact que l’octroi frappe plus durement les plus fragiles : « L’effet serait encore plus important pour les populations les plus pauvres qui consacrent une part plus élevée de leurs revenus aux dépenses alimentaires », constatent encore Anne-Marie Gourjon et Bertrand Laporte. 

 Une colonie

Derrière cette survivance, c’est en réalité un passé qu’on refuse de solder, assurent certains. « Qu’on le veuille ou non, la Guadeloupe est une colonie et, comme toute colonie, elle est soumise à des diktats, culturels, économiques et sociaux », juge Élie Domota, le patron du LKP, le « collectif contre l'exploitation outrancière » (Liyannaj Kont Pwofitasyon, en créole) qui avait fait de la lutte contre la vie chère le cœur des revendications du grand mouvement social de janvier/février 2009. On parlait, en 2009, de faire baisser les taux d’octroi de mer pour faire baisser les prix. Mais on s’est rendu compte que les importateurs n’ont pas baissé leurs prix et ont augmenté leurs marges ».

Ce sentiment des Guadeloupéens d’être toujours traités en colonisés explique la nature de la relation avec Paris. Une ambivalence qui est montée d’un cran dans la défiance depuis vingt ans et le scandale du chlordécone, ce pesticide toxique largement utilisé dans les bananeraies de l’île entre 1972 et 1993, alors que les États-Unis l’avaient interdit dès la fin des années 1970 après un grave accident dans une usine.

Un océan mortel

La crise de la Covid-19 a encore accru le fossé qui sépare l’île de la métropole. Les théories conspirationnistes les plus farfelues ont explosé, trouvant un écho particulier dans la population jusqu’à affirmer que les vaccins avaient été conçus pour tuer les noirs. Et que les remèdes de grand-mère étaient le seul recours pour se soigner. Ces thèses, et leur succès, ont débouché sur un pic de 100 morts par semaine lors de la quatrième vague, qui a frappé la Guadeloupe durant l’été. 

 Une haine de soi qui affleure

Directeur de cabinet de la présidente du département de 2015 à 2021, Olivier Nicolas a observé les effets de cette crise, qui « remet au goût du jour beaucoup de théories qu’on croyait oubliées ». Il l’assure à Blast, celles-ci « s’appuient sur cette relation amour-haine entre la Guadeloupe et la France, qui tourne aujourd’hui au divorce ». « C’est la conséquence d’une bonne double décennie durant laquelle il y a eu une terrible désillusion, analyse l’ancien conseiller en communication de Victorin Lurel, président socialiste du conseil régional de 2004 à 2012, puis ministre des Outre-mer du gouvernement Ayrault, de 2012 à 2014. La population a perdu ses illusions sur l’État et elle a perdu ses illusions sur sa classe politique. Il y a une tentation régressive ». Le constat est terrible : « La modernisation qu’on a voulu mettre en place, pour que la Guadeloupe ressemble à la France, est rejetée par les gens, qui se disent que tout cela ne nous emmène que vers un désastre écologique, un désastre sanitaire… Les gens ne font plus confiance à personne. Il y a une forme de haine de soi qui est en train d’affleurer ».

Un tube de délitement

Ce délitement, la jeune chanteuse Litt’l Doll en a fait une chanson, devenue un tube. A peine mis en ligne sur les réseaux sociaux en 2018, son titre « Pa Ni Pwoblèm » (Pas de problème) a fait un carton sur YouTube, avec près de 200 000 vues. Les Guadeloupéens se sont immédiatement approprié ces paroles qui décrivent leurs travers et racontent les problèmes de l’île. Reprenant en chœur l’une des phrases du refrain qui traduit l’état d’esprit d’une grande partie de la population, face à un constat partagé : « Tout biten ka pasé krèm » (Ça passe crème).

Le clip de Pa Ni Pwoblèm, de Litt’l Doll. Quand la crise se chante…


La classe politique locale, celle qui s’est succédé au pouvoir depuis 30 ans, a elle aussi une bonne part de responsabilité dans la situation actuelle. La capacité des élus à se dédouaner de toute responsabilité, comme on a pu le voir pendant les auditions de la commission d’enquête de l’Assemblée nationale sur l’eau, la corruption de certains et le clientélisme de beaucoup ont fini par la discréditer aux yeux de la population. Lors des dernières élections départementales et régionales de juin 2021, le taux de participation a ainsi péniblement atteint les 25 %…

Par ailleurs, sur le plan institutionnel, le mille-feuille politico-administratif qui chapote l’île a longtemps bloqué toute possibilité de consensus, entre des acteurs politiques qui n’ont cessé de s’affronter. Avec 32 communes, six intercommunalités, un conseil départemental et un conseil régional, de nombreuses responsabilités partagées (eau, transport), l’ensemble nourrit surtout la confusion, les rivalités et la dilution des responsabilités… La remise à plat de l’architecture institutionnelle et l’évolution de la relation avec la métropole sont les non-dits de la crise actuelle. Tous les élus y pensent, pourtant. Un calendrier serait même en train de se dessiner pour aboutir à un nouveau référendum sur le statut de l’île en 2027.

Guerre froide

Le précédent, organisé à la hussarde en 2003, avait livré une réponse claire : le non l’avait emporté avec 73 % des suffrages, la participation ayant atteint les 50 %. Jusqu’alors moribond, le Parti socialiste avait à cette occasion retrouvé une seconde jeunesse grâce à Victorin Lurel, principal opposant à la création d’une assemblée unique. L’actuel sénateur avait dans la foulée reconquis le conseil régional. La guerre froide qui s’en est suivie avec le conseil départemental, géré à l’époque par le parti autonomiste GUSR, s’est traduite par dix années d’immobilisme sur les grands dossiers, comme celui de l’eau.

En attendant une hypothétique mais nécessaire remise à plat des institutions, le GUSR - au pouvoir dans cinq des six intercos, au département et à la région - va devoir démontrer sa capacité à gérer une situation explosive. Mais renouer la confiance avec la population, pour la sortir de cet état de dépression chronique, ne paraît pas un objectif atteignable à court terme. Le défi est d’autant plus immense que ses deux principaux leaders, Ary Chalus, le président de la région, et Guy Losbar, président du conseil départemental, sont aujourd’hui englués dans des affaires politico-financières. Pas sûr, dans ces conditions, que l’air (et le refrain) de la chanson ne change d’aussitôt.

Pour aller plus loin :

Guadeloupe, l’île sans eau, les deux premiers épisodes de l’enquête

1 : La grande colère

2 : La maldonne


A visionner également :

Crédits photo/illustration en haut de page :
(c) Adrien Colrat

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