Guadeloupe : Le syndicat de l’eau placé sous tutelle

En Guadeloupe, la tempête Fiona - qui a frappé dans la nuit du 16 au 17 septembre dernier - a aggravé la crise de l’eau. En visite dans l’île après ces évènements, le ministre de l’Outre-Mer Jean-François Carenco a annoncé que son directeur de cabinet allait s’installer une semaine sur place pour remettre en ordre de marche le syndicat mixte en charge de ce dossier crucial. Une mise sous tutelle qui s’accompagne du lancement d’une double mission, d’audit financier et d’expertise technique.

Sous ses airs débonnaire et souriant, Jean-François Carenco donne souvent l’impression de parler pour ne rien dire. Concluant tant bien que mal une phrase, éludant les questions en deux ou trois mots, passant d’un sujet à un autre sans jamais livrer le fond de sa pensée, l’ex-préfet occupe le terrain en commis voyageur d’un gouvernement confronté à de multiples crises dans les territoires ultramarins.

Un amuseur public

Lors de sa récente audition, le 28 septembre dernier à l’Assemblée nationale devant la commission des lois, l’adjoint de Gérald Darmanin (son ministère est rattaché à l’Intérieur) a amusé la galerie pendant près de deux heures. Jouant la montre et riant aux caricatures qui le présentent comme un « ministre au rabais », Jean-François Carenco a dit à peu près tout et son contraire, en fonction de l’identité politique de ses interlocuteurs.

Le 26 septembre 2022, le « Monsieur Outremer » du gouvernement répond aux questions des membres de la commission des lois de l’Assemblée nationale.
Image Assemblée nationale

S’il fut beaucoup question de Mayotte, confrontée à une profonde crise sociale et sécuritaire, quelques députés ont tout de même tenté au cours de cette audition d’en savoir plus sur les projets du ministre délégué sur la crise de l’eau en Guadeloupe. Première surprise, c’est à sa visite post-tempête que le haut fonctionnaire ex-président de la Commission de régulation de l'énergie doit sa prise de conscience de l’urgence de la situation. Et, ça va avec, de l’ampleur des travaux à réaliser pour réalimenter en eau la population. « La crise Fiona a été un élément de prise de conscience », a déclaré doctement l’invité de la commission des lois.

La station d’épuration de Baie-Mahault, en piteux état.
Thierry Gadault

Le préfet procrastine

Balancé sans rire, l’aveu semble incroyable quand on se souvient que celui qui le confesse a été préfet de… Guadeloupe entre 1999 et 2002. Si la crise a officiellement éclaté à la fin des années 2000, elle était en réalité annoncée : dès 1998, un rapport de la direction départementale de l’équipement avait en effet alerté la préfecture sur un taux de fuites de 50 %, prévoyant la catastrophe à venir si rien n’était entrepris. A croire que le préfet Carenco avait alors mieux à faire que de se préoccuper de pareille broutille... De plus, après son entrée au gouvernement cet été et avant son voyage express pour constater les conséquences de la catastrophe Fiona, Jean-François Carenco s’était déjà rendu dans l’île pour… y parler notamment de l’eau.

Plus vite, plus fort, plus loin, plus profond

Le 21 septembre, une semaine avant son audition dilettante devant la représentation nationale, à nouveau invité du journal télévisé de Guadeloupe 1ère, l’ancien collaborateur de Jean-Louis Borloo avait tenu des propos lunaires. Extrait : « Cette catastrophe arrive à un moment donné [où] notre réseau d’eau ici en Guadeloupe n’est pas dans une pleine forme […] Cette catastrophe absolue, terrible […] va être l’occasion d’aller plus vite, plus fort, plus loin, plus profond, avec une détermination absolue sur le réseau d’eau. Ce n’est pas possible qu’on en reste là. Cette catastrophe a été un déclencheur de volonté politique extrêmement fort. »

10 millions pour 2 milliards

Après pareille tirade, on pouvait s’attendre à ce que l’Etat déclenche un plan Marshall à la mesure de l’urgence, pour reconstruire l’ensemble des réseaux d’eau et d’assainissement. Rappelons qu’un quart de la population de l’île n’a plus depuis des années un accès normal à cette denrée indispensable. Egalement que l’Autorité régionale de santé (ARS) a mis en garde en 2021 les pouvoirs publics sur un risque d’interdiction de la baignade, d’ici 10 ans, du fait des eaux usées qui se répandent en toute liberté dans la nature et dans ces mêmes eaux de baignade.

À Saint-Claude, échappée d’un réseau percé de toutes parts, l’eau sort de la route.
Thierry Gadault

Au bas mot, la remise en état des réseaux exige un investissement d’au moins 2 milliards d’euros. Et peut-être plus. « Tous les forages sont à refaire », indique un bon connaisseur du dossier, pour qui « la facture finale serait plus proche des 3 milliards. » Un montant qu’aucune collectivité territoriale ne peut assumer en Guadeloupe, la plupart étant en déficit. Ce qui, année après année, oblige la chambre régionale des comptes à redresser leurs budgets.

Un panneau d’information de la Région sur un chantier de réparation de fuites.
Thierry Gadault

Interrogé par mail, via sa conseillère en communication, sur les fonds qui pourraient être dégagés pour régler cette épineuse question, le ministre délégué ne nous a pas répondu. Un silence qui en dit long sur les intentions réelles du gouvernement d’Emmanuel Macron vis-à-vis de la Guadeloupe : en faire le moins possible.

Dans le projet de budget du ministère de l’Outre-mer, le seul geste adressé à la population tient dans une famélique enveloppe de 10 millions d’euros destinée à financer une mission d’assistance technique. On est loin, on le voit, de la « détermination absolue » martelée par Jean-François Carenco sur la chaîne publique antillaise et des 2 ou 3 milliards que la situation impose.

Quand le Syndicat mixe les errances...

À sa décharge, il est vrai que la situation financière catastrophique du Syndicat mixte de l’eau et de l’assainissement de Guadeloupe (SMGEAG) a de quoi effrayer même les meilleures volontés. Le 9 septembre, dans un entretien accordé à France-Antilles pour célébrer le premier anniversaire du nouveau syndicat, son directeur administratif et financier précise que ses revenus, confirmant l’enquête publiée par Blast au début du mois, s’établiront cette année « autour de 95 millions grâce à la facturation » : « 73 millions pour l'eau et 22 millions pour l'assainissement », dans le détail. Pourtant, dans le projet de budget présenté lors du conseil syndical du 3 mars 2022, les revenus attendus pour l’année étaient évalués à plus de… 160 millions d’euros. Comment expliquer ce gouffre, entre les revenus réellement encaissés et les prévisions ? Par un taux d’impayés de 35 %, d’après le directeur administratif et financier du syndicat. Celui-ci prévoyait pourtant 40 % d’impayés. En revanche, les charges, elles, n’ont pas disparues : quelque 210 millions d’euros pour 2022.

La part réservée

Pour couvrir cette perte, estimée alors à 50 millions d’euros, le syndicat avait clairement exprimé son souhait d’obtenir un emprunt du même montant : « pour assurer la pérennité du service public et commercial que sont les services d’eau et d’assainissement, peut-on lire dans la note de présentation soumise au vote du conseil syndical, la section d’exploitation des budgets primitifs 2022 nécessitent de recourir à un financement externe estimé à 50 millions d’euros. »

La Caisse des Dépôts (via sa filiale La Banque des Territoires) et l’Agence française de développement (AFD) s’y sont collées, obligeant les conseils départemental et régional à garantir l’emprunt. Mais les deux établissements financiers n’ont versé que la moitié de la somme, réservant l’autre moitié : son versement ne peut se faire que si le syndicat lève un certain nombre de clauses suspensives - il y en a huit. Ce que, à ce jour, il n’a pas fait.

Plus surprenant, dans le même entretien accordé au quotidien guadeloupéen, alors que 35 % des recettes attendues font défaut, les responsables du SMGEAG affirment ne pas avoir besoin de la deuxième partie de l’emprunt. Une déclaration qui a surpris tous les observateurs. « Comment le syndicat peut boucler l’année financièrement sans la seconde partie de l’emprunt ? », s’interroge ainsi une source proche du dossier. Et notre témoin de chercher une explication : « Aurait-il gelé... les investissements qu’il devait faire cette année ? »

La question, légitime, est posée. Une chose est sûre : selon nos informations, le gouvernement a sauté sur l’occasion pour bloquer le versement de la deuxième partie. Et a décidé d’envoyer une mission auditer les comptes du syndicat.

Le 29 septembre 2022, le ministère diligente un audit du SMGEAG.
Document Blast

Micmac au SMGEAG

L’ahurissant imbroglio juridique provoqué par la révocation brutale et injustifiée du directeur général des services est un autre exemple de la pagaille ambiante. Recruté début mars, l’ingénieur en chef Franck Brachet a pris son poste le 16 mai dernier. Le 7 juillet, il était viré pour avoir usurpé, selon le président du SMGEAG, le grade d’ingénieur hors classe. Le 23 aout, le révoqué obtient du tribunal administratif, saisi en référé, un jugement qui balaie ces accusations et ordonne sa réintégration. Ce que Jean-Louis Francisque, le président du syndicat, se refuse à faire.

Plus grave, le 9 septembre, le même Francisque (par ailleurs maire de la commune de Trois-Rivières) signe un nouvel arrêté révocatoire, annonçant par ailleurs avoir introduit un recours devant le Conseil d’Etat.

Pourtant, nous l’avons vérifié, le greffe de la plus haute juridiction administrative n’a enregistré aucun recours dans les délais impartis (dans les 15 jours qui suivent la notification du jugement par le tribunal administratif, soit jusqu’au 7 septembre). En réalité, il n’aurait été déposé auprès du tribunal administratif que... le 6 octobre. De son côté, Franck Brachet a de nouveau saisi le tribunal pour demander qu’une astreinte financière soit infligée au SMGEAG, tant qu’il ne le réintègre pas : quelque 1 300 euros par jour.

Devant ce micmac, l’Etat a été obligé de reprendre la main. D’où l’annonce par Jean-François Carenco, lors de sa visite post-Fiona, du parachutage de son directeur de cabinet pour une semaine. Charge à ce dernier de remettre de l’ordre dans cette structure défaillante, ainsi placée sous surveillance. Cette mission – Blast a bénéficié de quelques confidences - a débuté le 10 octobre. Pour faire bonne mesure, le ministre délégué a également annoncé l’arrivée d’ingénieurs envoyés sur place pour s’occuper des travaux de remise en état du feeder Belle-Eau-Cadeau, le réseau de transport d’eau potable entre les deux parties de l’île, en partie détruit par la tempête.

Le 21 septembre, Jean-François Carenco arrive en Guadeloupe.
Compte twitter ministère Outre-Mer

Défiance

Si ce chantier ne paraît pas insurmontable (le feeder est cassé sur 30 à 40 mètres), Paris n’a manifestement aucune confiance dans la capacité du syndicat à mener des travaux dans des délais rapides. Ceux-ci devraient durer 3 à 4 mois, pour un coût compris entre 1,2 et 1,5 millions d’euros, financé par le conseil régional. Le passé récent explique cette méfiance envers les pouvoirs régionaux. « Au printemps 2020, le préfet Gustin a réquisitionné Karuker’O, filiale locale du groupe Suez, pour réaliser des travaux d’urgence sur le réseau, raconte une source en Guadeloupe. En décembre 2020, à la fin de la réquisition, la gestion du chantier est passée entre les mains de la région. De décembre 2020 à juin 2021, faute d’organisation, aucun marché public n’a été mis en place, et les travaux se sont arrêtés, entraînant une multiplication des pannes et des fuites. En juin 2021, les travaux reprennent toujours sous l’égide de la région, qui mandate une nouvelle fois Karuker’O. À la fin de la mission en décembre 2021, les équipes repartent en métropole. Mais la transition n’a pas été anticipée, les marchés publics n’ont pas été passés et on doit s’attendre à une nouvelle dégradation de la situation… »

Pourtant, sans remise en état rapide du feeder, la situation va devenir invivable pour une majorité de la population : la casse a en effet isolé du réseau la principale usine de production d’eau, celle de Belle-Eau-Cadeau. Située au-dessus de Capesterre, elle assure la pression suffisante pour desservir les points hauts, aussi bien dans la partie Est de Basse-Terre qu’à Grande-Terre.

Devant l’usine de traitement d’eau potable de Belle-Eau-Cadeau, en septembre dernier.
Thierry Gadault

En attendant les réparations, selon une présentation faite par la Direction régionale de l’environnement, de l’aménagement et du logement de Guadeloupe (DREAL) aux associations citoyennes, les familles concernées n’auraient de l’eau au mieux qu’un jour sur trois…

Enfin, outre la remise en état du feeder, quelque 55 000 Guadeloupéens seraient encore privés d’eau depuis la tempête Fiona, selon une source locale. Ils viennent s’ajouter au quart de la population, principalement à Grande-Terre, victime des tours d’eau (des coupures), qui peuvent durer des jours, et même plus. Pour ces derniers, la sortie de crise n’est toujours pas prévue.

Ni par les pouvoirs publics locaux, ni par Paris.

Pour aller plus loin

Guadeloupe, l’île sans eau, notre série enquête :

- Grandeur et décadence de la Générale des Eaux

Dossier /
Guadeloupe

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Crédits photo/illustration en haut de page :
Adrien Colrat

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