Guadeloupe, l’île sans eau : la grande colère

Déclenchée lundi 15 novembre pour s’opposer à l’obligation vaccinale et au pass sanitaire, la grève générale en Guadeloupe s’est transformée en crise sociale et politique. Tout le week-end, les chaînes métropolitaines ont fait leur miel d’images de violence et de discours parfois complotistes (sur la Covid-19 et la vaccination), sans jamais réfléchir aux causes. Pourtant les ingrédients d’une explosion étaient réunis depuis longtemps. Il suffisait d’une étincelle... L’enquête exclusive « La Guadeloupe, l’île sans eau » que publie Blast à partir d’aujourd’hui met en lumière ces abandons qui ont fini par plonger l’île des Antilles dans le chaos.

Les Amérindiens des Caraïbes l’avaient baptisée Karukéra - l’île aux belles eaux. Sur cette terre en forme de papillon, la ressource est abondante grâce à la Soufrière, le volcan qui domine Basse-Terre, la partie Ouest de la Guadeloupe, mais aussi par le jeu des alizés qui déposent sur ses pentes des pluies bienfaitrices. Deux des rares eaux mises en bouteille aux Antilles ont d’ailleurs leur source sur les flancs du volcan. Aujourd’hui, un quart de la population guadeloupéenne – près de 100 000 habitants - ne dispose pourtant plus d’un accès quotidien à l’eau potable. Le réseau s’est tellement dégradé depuis une vingtaine d’années que les autorités locales ont dû mettre en place des « tours d’eau » : des coupures qui peuvent durer plusieurs jours, et parfois bien davantage.

Un effondrement

Ce problème de distribution de l’eau potable affecte plus particulièrement le sud de Grande-Terre, la partie Est de l’île qui concentre hôtels et plages paradisiaques, entre les villes du Gosier et de Saint-François. Autre zone touchée, la façade Est de Basse-Terre, de Petit-Bourg à Capesterre-Belle-Eau, où se trouvent pourtant les principaux points de captage.

Quelques chiffres illustrent de façon éloquente l’effondrement du système : selon l’Office de l’eau de la Guadeloupe, la production en 2018 s’est élevée à 80 millions de m3. 78,6 millions de m3 de cette eau potable sont partis dans les réseaux de distribution mais seuls 30 millions de m3 auraient été réellement consommés... Le reste ? Il s’est perdu dans la nature tant les fuites sont importantes ! S’il faut prendre ces mesures avec précaution, vu le nombre de compteurs individuels défaillants, ces données officielles signent un désastre. 

Directeur de cabinet de Josette Borel-Lincertin, la présidente du conseil départemental de 2015 à 2021, Olivier Nicolas habite à Saint-Claude, où « il n’y a pas de problème d’eau ». « Pourtant, depuis plus de quatre ans, je ne paie plus l’eau car mon compteur est en panne, confie l’ancien conseiller en communication de Victorin Lurel, au conseil régional de 2004 à 2012, puis au ministère des Outre-mer de 2012 à 2014. Je l’ai signalé à plusieurs reprises, mais personne n’est venu le changer ».


Ne pas faire fuir les touristes

Entre 2012 et 2018, toujours selon l’Office de l’eau, les capacités de production ont augmenté de 10 millions de m3 pour tenter de répondre au problème d’accès de la population dont les besoins sont estimés à environ 40 millions de m3 d’eau potable par an. En vain : année après année, les habitants frappés par les coupures ne voient aucun signe d’amélioration. Une autre donnée est souvent passée sous silence pour ne pas faire fuir les touristes : la dégradation avancée de l’état des eaux de surface, mais aussi de celles de baignade. Les responsabilités sont à chercher du côté de l’agrochimie (par exemple son usage du chlordécone dans les bananeraies, alors que les Etats-Unis avaient interdit son usage depuis longtemps) mais aussi dans l’état catastrophique des stations d’épuration, qui rejettent trop souvent dans la nature ou en mer des eaux usées non traitées. D’ores et déjà, de nombreuses plages ou rivières sont interdites à la baignade et la situation continue de s’aggraver. Au point que l’Autorité régionale de santé (ARS) a prévenu : elle sera dans l’obligation d’interdire les baignades (mer et rivières comprises) d’ici 10 ans si rien n’est fait ! 

C’est pas moi, c’est les autres !

Comment est-on arrivé à pareille faillite ? Cette question, la commission d’enquête de l’Assemblée nationale « relative à la mainmise sur la ressource en eau par les intérêts privés et ses conséquences » a tenté d’y répondre. Elle a rendu son rapport le 15 juillet 2021. 

Pour y parvenir, la commission présidée par la députée LFI Mathilde Panot, dont le député guadeloupéen (GUSR, apparenté LREM) Olivier Serva était le rapporteur, a abattu un travail considérable. Elle s’est notamment rendue sur l’île pendant une semaine, pour auditionner quasiment tous les acteurs impliqués. Malgré ces efforts, elle n’est pas parvenue véritablement à répondre à la question, chacun rejetant les responsabilités sur les autres…

Si on se contente d’écouter la plupart des élus locaux et une grande partie de la population, c’est d’abord la faute de la Générale des Eaux Guadeloupe, la filiale locale de Veolia qui a longtemps assuré la distribution de l’eau sur l’île. Elle n’aurait pas correctement entretenu les réseaux, pour maximiser ses profits. C’est ensuite celle de l’État, qui n’a pas exercé de contrôle. Pour faire simple et schématique, ses services auraient fermé les yeux sur la prédation organisée par la multinationale (pour verser des dividendes à ses actionnaires). Selon cette thèse, tous les Guadeloupéens auraient été au fond victimes d’un système néocolonial.


Évidemment, ce discours simpliste ne résiste pas à l’analyse. Les élus locaux ont assurément leur part de responsabilité dans cette histoire, notamment en ayant sciemment organisé l’incapacité de leurs propres services à contrôler Veolia ou les autres acteurs privés à qui ils avaient délégué la production et la distribution de l’eau potable. Incontestablement, la corruption de certains et le clientélisme généralisé, sur lequel repose le système politique guadeloupéen, ont constitué un cocktail explosif permettant à tous (population comprise, à de rares exceptions près) de profiter du système pendant des années.

Depuis 1993 et la première loi Sapin, complétée en 1995 par les lois Barnier et Mazeaud-Seguin, les « autorités organisatrices » du service public de l’eau (les communes ou les communautés d’agglomération) ont l’obligation de publier un rapport annuel sur l’eau et l’assainissement, mais aussi de mettre en place une commission financière à qui la société privée (quand le service est délégué au privé) doit rendre des comptes tous les ans. En Guadeloupe, rien de tout cela n’a été mis en œuvre…

Il ne comprenait pas

Jean-Luc Touly est un grand défenseur de la gestion publique de l’eau - un combat mené notamment aux côtés de Danielle Mitterrand, au sein de sa fondation France Libertés. Auditionné le 8 juin 2021 par la commission d’enquête, ce salarié retraité de Veolia a livré aux députés une anecdote qui en dit long sur le rapport des élus locaux avec la légalité. La scène décrite renvoie à un voyage dans l’île, où Jean-Luc Touly venait participer à des débats sur la question de l’eau. « En mai 2015, j’ai demandé au maire de Port-Louis, dont je ne mentionnerai pas l’appartenance politique (il s’agit du communiste Victor Arthein, maire de 2014 à 2020, ndlr) pour ne froisser personne, de me fournir, en vue d’une conférence publique que je devais prononcer, le rapport annuel de la Générale des Eaux. Il ne comprenait pas à quoi je faisais référence. Je lui ai alors montré mon badge de salarié de Veolia. Subitement, ce maire, par ailleurs agent de la Générale des Eaux, s’est souvenu de l’obligation pour l’entreprise qui nous employait tous deux de fournir un rapport annuel. Je n’ai toutefois jamais obtenu ce document. »

Le 8 juin dernier, Jean-Luc Touly s’exprime devant la représentation nationale. La petite histoire qu’il livre devant la commission d’enquête de l’Assemblée nationale est édifiante. (©Assemblée nationale).


Dans les yeux de l’Etat

De son coté, alors qu’il savait qu’une catastrophe se préparait, l’État a bel et bien fermé les yeux. Pendant des décennies, ses services départementaux ont en effet piloté les investissements dans l’eau et l’assainissement, en parfaite coordination avec les sociétés privées à qui les collectivités locales déléguaient cette mission. Pour autant, il n’a rien fait pour éviter l’effondrement du système.

Cette complicité étatique - au moins passive avec les élus, pour certains corrompus, et avec les sociétés privées - s’est traduite par la longue inaction de la Chambre régionale des comptes et de la justice. Son premier rapport sur la gestion du SIAEAG, le principal syndicat intercommunal de production et de distribution d’eau, date de 2012. Par comparaison, le Sedif, le grand syndicat d’eau de la région parisienne, a eu droit à plusieurs rapports de la Cour des comptes sur cette même période… 

Le premier rapport de la CRC enfin publié, en 2012 donc, la justice est restée contemplative. Malgré les constatations et les problèmes pointés, aucune enquête n’a été diligentée. Il faudra attendre douze bonnes années et plusieurs reports pour que la plainte d’une association locale contre l’ancien président du SIAEAG, en poste de 1997 à 2014, donne lieu à un procès : fin 2019, Amélius Hernandez a été condamné à trois ans de prison (dont deux avec sursis) et 150 000 euros d’amende pour détournement de fonds publics et favoritisme dans l’attribution de marchés publics. Ses coaccusés, qui ont bénéficié de ses largesses, ont en revanche été relaxés… 

 La fuite avant les fuites

De son côté, Veolia a fait ce que toute entreprise fait quand elle constate qu’elle n’est soumise à aucun contrôle : faire remonter le maximum de cash (à Paris), en en faisant le moins possible (dans l’île). Et quand elle a jugé que la situation devenait intenable, c’est-à-dire moins idyllique après la perte en 2010, au profit d’un concurrent, du contrat de délégation de service public (DSP) de la production et la distribution de l’eau brute agricole, l’entreprise a organisé son... départ de l’île. Il est effectif depuis 2014. 

Au même moment, fin 2014-début 2015, pendant que Veolia opérait son évaporation, une grande sécheresse s’est abattue sur la Guadeloupe. Ce caprice du ciel a révélé au grand jour tous les problèmes cachés de l’eau et de l’assainissement, dissimulés depuis trop longtemps. Comme si les éléments se déchaînaient dans un grand mouvement de colère, les coupures d’eau ont explosé. Provoquant un immense choc dans la population. 

Crédits photo/illustration en haut de page :
(c) Adrien Colrat

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