Le syndicat d’eau de la Guadeloupe en quasi faillite

Créé le 1er septembre 2021, le Syndicat mixte de gestion de l’eau et d’assainissement de Guadeloupe (SMGEAG) est dans une situation financière très compliquée. Alors que les coupures d’eau se multiplient, les dirigeants du syndicat se livrent une guerre interne. Ce qui leur a valu les foudres du tribunal administratif de Guadeloupe saisi par le directeur général débarqué en juillet quelques semaines après sa prise de fonction.

Ce 1er septembre 2022, le Syndicat mixte de gestion de l’eau et d’assainissement de Guadeloupe (SMGEAG) fête son premier anniversaire. Mais l’heure n’est pas à l’euphorie pour ce nouvel établissement, créé par une loi du 29 avril 2021, et censé regrouper dans une structure unique toutes les entités en charge de l’eau et de l’assainissement dans l’île antillaise. C’est plutôt la soupe à la grimace, tant l’avenir du SMGEAG semble compromis.

Un grand gâchis 


Pour mémoire, depuis plus de dix ans, les Guadeloupéens affrontent une profonde crise de l’accès à l’eau. Un quart de la population (essentiellement à Grande-Terre, la partie est de l’île) est victime de coupures à répétition, qui peuvent durer des jours, voire des semaines. La cause : l’effondrement des réseaux. Selon l’Office de l’eau, sur les quelque 80 millions de m3 d’eau prélevés pour les besoins en eau potable en 2018, seulement 20,8 millions ont été facturés aux abonnés. Le reste se perd dans les fuites…

Compte tenu de l’incapacité des élus locaux à régler le problème, le gouvernement avait décidé, l’an dernier, de créer une nouvelle structure, le SMGEAG, qui devait notamment se substituer au principal syndicat intercommunal d’eau et d’assainissement, le SIAEAG. Ce syndicat, qui gérait les principales infrastructures d’eau, a explosé à la fin des années 2000, en raison de la mauvaise gestion par son président de l’époque et des dissensions entre les élus locaux.

Mais obligé de reprendre à son compte l’ensemble des charges et du passif du SIAEAG, comme des autres structures qui l’ont rejoint, le SMGEAG a commencé son existence dans de grosses difficultés financières. Pour fonctionner durant les quatre derniers mois de 2021, il a dû ainsi demander des subventions aux conseils départemental et régional, pour pouvoir payer ses agents. D’autre part, l’intégration des bases d’abonnés des différentes structures a été compliquée, retardant ainsi la facturation durant plusieurs mois. Surtout, un an après sa création, le nouveau syndicat n’a toujours pas de direction opérationnelle. En fait, c’est plutôt à une valse des directeurs qu’on assiste : le SMGEAG a déjà épuisé trois directeurs généraux des services en moins d’un an ! Et le renvoi brutal, le 7 juillet, du dernier d’entre eux, Franck Brachet, recruté le 16 mai, a valu au syndicat une première défaite cinglante devant le tribunal administratif.

Trois DG en moins d'un an


Saisi en référé par Franck Brachet, le tribunal devait décider s’il y avait matière à suspendre l’arrêté de révocation pris à son encontre par le SMGEAG. Non seulement, le tribunal a suspendu l’arrêté contesté par Franck Brachet, mais il a également imposé « au président du syndicat mixte de gestion de l’eau et de l’assainissement de Guadeloupe de procéder à la réintégration de M. Brachet à la date de la notification à cette collectivité locale de la présente ordonnance, jusqu’à ce qu’il soit statué au fond sur la demande de M. Brachet tendant à l’annulation de cette décision. 


Pour justifier sa décision de virer au bout de six semaines son troisième directeur général, le syndicat affirmait que Franck Brachet avait usurpé le titre d’ingénieur territorial hors classe pour pouvoir obtenir le job, alors qu’il n’est qu’ingénieur en chef. CV et courriers à l’appui, Me Sandra Divialle-Gelas, l’avocate de Franck Brachet, a aisément démontré qu’il ne s’était pas prévalu du grade hors classe et qu’il avait bien postulé sur un poste ouvert aux ingénieurs territoriaux en chef. Avec cette première décision qui lui est favorable, Franck Brachet attend la future audience du tribunal administratif qui doit statuer sur le fond et qui devrait certainement lui donner une nouvelle fois raison, vu les erreurs commises par le Syndicat.

Pour autant, pour quelles raisons le SMGEAG a-t-il agi avec une telle légèreté vis-à-vis de son directeur général ? Simple incompétence de son président, Jean-Louis Francisque, le maire de Trois-Rivières ? Conséquence de la guerre que se livrent les élus guadeloupéens sur le dossier de l’eau depuis des années ? Ou volonté du conseil départemental, qui dispose d’un réseau d’eau agricole, d’empêcher la constitution d’un acteur concurrent ?

Un président opposé à la création du syndicat

Ancien adjoint de la maire socialiste de Trois-Rivières, Hélène Vainqueur-Christophe, Jean-Louis Francisque, alors encarté au parti socialiste, prend sa succession après les législatives de 2017 qui voit la maire devenir députée. Mais très rapidement, Jean-Louis Francisque prend ses distances avec le PS guadeloupéen et se rapproche du parti Guadeloupe Uni, solidaire et Responsable (GUSR), soutien local d’Emmanuel Macron. En 2020, Francisque est élu maire de Trois-Rivières sous cette étiquette.


En 2021, alors que le gouvernement décide de créer par la loi un nouveau syndicat d’eau et d’assainissement en Guadeloupe pour répondre à la crise de l’eau, Jean-Louis Francisque annonce publiquement son opposition à cette création, sa ville disposant d’une régie publique qui fonctionne sans trop de problèmes. C’est ce qu’il déclare notamment devant la commission d’enquête sur l’eau de l’Assemblée nationale présidée par Mathilde Panot en juin 2011. « Si la question nous avait été posée personnellement, en tant que maire de Trois-Rivières, j’aurais exprimé mon désaccord pour une gestion à travers une structure unique. Je pense en effet que les gestions en régie sont plus pertinentes pour notre territoire. Elles permettent aux structures de faire preuve de réactivité vis-à-vis des abonnés et au personnel d’avoir une connaissance réelle du réseau […] Nous nous inscrivons dans cette organisation faute de pouvoir procéder différemment. Personnellement, si la possibilité m’en avait été laissée, j’aurais milité pour la préservation de la régie des Trois-Rivières, car depuis sa création, elle a tenu le cap.

C’est pourtant le même homme qui est élu deux mois plus tard, le 1er septembre 2021, président du SMGEAG. « GUSR a proposé à Jean-Louis Francisque le poste de président du syndicat pour obtenir son soutien », affirme un bon connaisseur de la politique locale. Mais peut-être pas le meilleur choix pour présider une structure qui fait face à des enjeux cruciaux. Contacté par Blast via le secrétariat de sa mairie, Jean-Louis Francisque a refusé de nous répondre. D’autant que pour beaucoup, Francisque serait un président potiche.

« L’homme qui fait la pluie et le beau temps au SMGEAG ce n’est pas le président, mais Thierry Turlet, son directeur de cabinet. Il est omniprésent et c’est lui qui prend les décisions », affirme une source locale. Selon nos informations, la préfecture de région recommande ainsi « de détacher la gestion du SMGEAG de son emprise politique historique. Cela passe par l’arrêt total de l’intervention de Thierry Turlet dans les affaires du SMGEAG. »

Peu connu du grand public, Thierry Turlet est un lieutenant de Guy Losbar, le président GUSR du conseil départemental et héritier politique de Dominique Larifla, le fondateur du parti et l’homme qui fait et défait les majorités politiques dans l’île depuis le milieu des années 1980. Guy Losbar a d’ailleurs succédé à Dominique Larifla à la mairie de Petit-Bourg (avant de devenir président du conseil départemental), et l’un de ses conseillers municipaux n’est autre que Thierry Turlet.

Contacté par Blast, Thierry Turlet ne dément pas son rôle prépondérant au sein du SMGEAG. « Je suis proche de la population, et j’essaie d’aider. Je suis là pour éteindre les incendies, pour conserver l’unité du conseil syndical et faire en sorte qu’il prenne les décisions qui vont dans le bon sens. J’ai un rôle politique, mais je ne suis pas décisionnaire », explique-t-il.


S’il affirme vouloir rendre service à la population qui souffre des coupures d’eau, son rôle jusqu’à présent au sein du SMGEAG s’apparente plutôt à celui de l’homme qui dit non à tout. Il paraît ainsi prêt à tout faire pour torpiller toutes les initiatives qui permettraient de faire du syndicat un véritable acteur opérationnel. Il aurait ainsi fait capoter une mission de conseil sur la gouvernance du syndicat en début d’année confiée à deux cabinets. Et un an après sa création, le syndicat ne semble toujours pas outillé pour régler les problèmes d’eau dans l’île.

À court d'argent

Surtout, le syndicat est à court d’argent. Après les subventions publiques pour couvrir ses charges en 2021, pour 2022, le syndicat a dû se résoudre à emprunter 50 millions d’euros pour couvrir la perte nette du même montant prévue sur l’ensemble de l’année. C’est l’AFD et la Caisse des Dépôts qui ont prêté l’argent, tout en imposant à la Région et au Département de garantir l’emprunt. 

Mais, seule une partie de l’argent a été versée : 25 millions d’euros. Le solde ne le sera que si le SMGEAG lève un certain nombre de conditions, comme la mise en route du plan de départ en retraite, pour réduire la masse salariale, ou le lancement des investissements notamment pour remplacer les compteurs défectueux. A ce jour, et selon nos informations, le SMGEAG n’a rempli aucune de ses obligations ! Normal quand le directeur de cabinet passe son temps à contrecarrer les efforts des directeurs généraux successifs pour essayer de mettre de l’ordre dans les affaires…

Or, le syndicat a de lourdes charges, supérieures à 200 millions d’euros. L’un des principaux postes de dépenses est la masse salariale : 42 millions par an, selon un document comptable du syndicat. Selon nos informations, une quarantaine de cadres toucheraient autour de 100 000 euros par an, alors que le plafond des salaires dans les services d’eau en France dépasse rarement les 70 000 euros… De plus, le syndicat devait aussi rembourser près de 17 millions des 75 millions de dettes qu’il a héritées du SIAEAG.

En face, si les recettes potentielles sont évaluées autour de 160 millions d’euros, le taux d’impayé est si élevé (40 % en moyenne), qu’une centaine de millions serait au mieux réellement encaissée ! En plus, le SMGEAG prévoyait d’investir 40 millions d’euros dans ses réseaux d’eau et d’assainissement pour lutter contre les fuites et améliorer le fonctionnement des stations d’épuration.

Si Thierry Turlet affirme que les recettes rentrent, le syndicat ayant fini d’intégrer l’ensemble des services d’eau de Basse-Terre, la situation serait plus confuse. « Le SMGEAG envoie des factures de plusieurs milliers d’euros à des abonnés en difficultés qui n’ont pas les moyens de les payer. Et une grande partie de ces factures sont illégales », explique une source locale, qui affirme que la plupart des factures demeurent impayées. 

Explosion des impayés


Sans le prêt de l’AFD et de la Caisse des Dépôts, l’équation financière déjà très compliquée est donc irrésoluble. Les pouvoirs publics nationaux s'inquiètent de la situation et jugent que le SMGEAG est « dans une situation de crise extrême […] Sans le second décaissement [la seconde partie de l’emprunt], vous serez en faillite en septembre 2022. » Nous y sommes. Interrogée par Blast, la Caisse des Dépôts n’a pas souhaité répondre à nos questions sur le versement de la seconde partie en raison de la confidentialité de ses relations avec ses clients. L’AFD ne nous a pas répondu.

En cas d’échec probable du SMGEAG, Guy Losbar, le président du conseil départemental, se retrouvera alors en position de force pour imposer une solution alternative. Depuis le milieu des années 1980, le département a en effet lourdement investi dans un réseau d’eau pour approvisionner les agriculteurs de Grande-Terre, exploité par une filiale locale de Suez. Or ce réseau sert essentiellement à fournir des communes de la partie Est de l’île : elles consomment les deux-tiers du volume d’eau distribué par le réseau départemental (28 millions de m3).

Avec ses infrastructures modernes et bien entretenues (98 % de l’eau distribuée est facturée), le département pourrait donc se substituer au syndicat. Ce qui pourrait alors expliquer la valse des directeurs et l’omniprésence de Thierry Turlet. En attendant, un quart de la population n’a toujours pas un accès normal à l’eau.

Crédits photo/illustration en haut de page :
Adrien Colrat

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