Guadeloupe, l’île sans eau : La faillite d'une autorité

Le grand syndicat intercommunal de l’eau et de l’assainissement est le principal responsable de l’effondrement du système guadeloupéen. Entre incompétence et folies des grandeurs, le SIAEAG et ses dirigeants ont dilapidé l’argent de l’eau. 6eme volet de notre grande enquête consacrée à l'île des Antilles.

La dernière fois que les Guadeloupéens avaient aperçu Amélius Hernandez, c’était en 2019. Il y a plus de deux ans déjà : le 28 novembre 2019, l’ancien président tout puissant du Syndicat intercommunal d'alimentation en eau et d'assainissement de la Guadeloupe (SIAEAG) n’en mène pas large à la barre du tribunal correctionnel de Pointe-à-Pitre. Au terme de son procès, la justice le condamne à trois ans de prison (dont deux avec sursis) et 150 000 euros d’amende pour « détournement de fonds et favoritisme ».

Après s’être fait très discret pour respecter son contrôle judiciaire (il vit libre sous bracelet électronique), Amélius Hernandez est réapparu au grand jour le 7 juin 2021. Dix-huit mois après sa condamnation, il ouvrait en effet les auditions de la commission d’enquête de l’Assemblée nationale consacrées à la Guadeloupe et à la mainmise d’intérêts privés sur la ressource en eau.

Amélius distribue

S’il accuse un peu les années qui passent, Amélius Hernandez n’a rien perdu de son bagout. Remonté comme un diable, l’ex-président du SIAEAG (de 1997 à 2014) a distribué lors de son audition les coups à tout va : et pan sur la Générale des Eaux Guadeloupe, accusée de tous les maux ; et vlan contre les préfets et sous-préfets successifs, qui seraient à la botte de l’entreprise privée ; et bing contre Victorin Lurel, le président socialiste du conseil régional de 2004 à 2012 et ministre de l’Outre-mer de 2012 à 2014, qui aurait ourdi sa chute…


« Je rappelle qu’en novembre 2019 vous avez été condamné en première instance pour détournement de fonds publics et faits de favoritisme »... Le 7 juin 2021, la présidente de la commission d’enquête Mathilde Panot lance l’audition de l’ancien président du SIAEAG.

Dans ses diatribes, Amélius Hernandez n’a pas oublié de mouiller également Germain Parant, le président du comité de défense des usagers de l’eau à l’origine de ses ennuis judiciaires, l’accusant d’avoir touché de l’argent de la Générale des Eaux. En revanche, pas un mot sur le clan Larifla — Gillot — Losbar (GUSR), qui l’a longtemps soutenu avant de le lâcher au début des années 2010 en créant un concurrent du SIAEAG grâce au réseau d’eau brute agricole que le département, alors dirigé par Jacques Gillot, a développé.

Un mauvais numéro

Pour le spectateur un peu au fait du dossier de l’eau en Guadeloupe et des mœurs politiques locales, cette performance ressemblait plutôt à un mauvais numéro d’acteur sur le retour. Celle d’un ancien élu cabot, qui en fait trop par peur de décevoir un public qu’il croit peut-être encore acquis à sa cause, ou par fidélité à des parrains politiques qu’il espère peut-être être encore à ses côtés. Difficile aussi, quand on a régné sur l’île pendant 17 ans, de ne pas profiter une dernière fois des sunlights.

Sans doute conscients qu’il n’y aurait rien à tirer de cette audition, la présidente LFI de la commission d’enquête Mathilde Panot et le rapporteur Olivier Serva (GUSR, apparenté LREM) ont laissé Amélius Hernandez déverser son fiel sans le mettre face à ses contradictions. Il y avait matière, en revenant sur le rapport dévastateur de la chambre régionale des comptes de 2013 sur le SIAEAG, ou sur ses ennuis judiciaires, qu’Amélius Hernandez a évoqués tout seul, faisant valoir que la justice ne lui avait pas reproché de s’être enrichi au détriment du syndicat…


Le député guadeloupéen et rapporteur de la commission d’enquête Olivier Serva, pendant l’audition de juin 2021. Capture site internet Assemblée nationale.

Si on peut difficilement se fier aux propos souvent décousus tenus par Amélius Hernandez devant la commission d’enquête, d’autres témoins auditionnés par les parlementaires ont apporté quelques éléments qui éclairent d’un jour nouveau l’histoire de l’eau en Guadeloupe.

De 2000 à 2005, Joël Beaugendre a été vice-président du SIAEAG. Selon l’ex-maire RPR-UMP-LR de Capesterre-Belle-Eau (1995 à 2020), les dirigeants du SIAEAG n’ont jamais pu avoir accès aux contrats de délégation de service public conclus au nom du syndicat entre la Générale des Eaux Guadeloupe (et avant son arrivée en 1988, la Sogea) et des tiers… Cet autre ancien élu a aussi mis en cause le rôle de l’État, via la préfecture de région, mais en évoquant des faits précis : ce sont les services de la préfecture, il l’affirme, qui ont refusé la communication des contrats au syndicat intercommunal.

Aux sources d’une faillite

Plus largement, c’est à relever, la commission d’enquête n’a guère cherché à creuser dans le passé pour comprendre comment le système avait pu s’effondrer aussi rapidement. Comme si la faillite de l’eau ne trouvait son origine et son explication que dans la période 2008–2020. Devant ce constat, nombre de responsables auditionnés ont dû être soulagés de voir les parlementaires si peu curieux.

L’histoire de l’eau en Guadeloupe, Blast l’a déjà pour partie raconté dans un précédent volet de notre série, est en fait assez simple à reconstituer. Pour faire court, entre 1945 et le début des années 1990, c’est l’État qui a organisé et financé les grands travaux d’adduction, développé le réseau, parallèlement et pour accompagner l’essor urbain, et constitué le principal acteur : le SIAEAG. Charge à ce dernier de s’assurer, pour unique tâche, de la collaboration des collectivités locales de la Côte au vent (la partie à l’Est de l’île, où se trouve l’eau) avec celles de Grande-Terre, peuplées mais sans accès suffisant à la ressource.

Ce schéma fonctionne jusqu’à la décennie 1990. Le chamboulement politique intervenu dans l’île au mitan de ces années remet en cause cette organisation. Alors que le parti socialiste, longtemps dominant, s’effondre, deux formations autonomistes accèdent au pouvoir, qu’elles se partagent : pendant que Lucette Michaux-Chevry, qui tient d’une main de fer la droite locale, préside le conseil régional, son partenaire Dominique Larifla, fondateur de Guadeloupe Unie, Responsable et Solidaire (GUSR), dirige le conseil départemental. Les deux alliés et patrons politiques de l’île sont persuadés que l’heure de l’autonomie a sonné. Il leur faut donc aussi préparer la prise de contrôle des principaux leviers de pouvoirs et de développement afin de rendre possible le divorce avec la France. L’eau évidemment en fait partie.

Un jeune premier

C’est dans ce contexte mouvant et pour préparer ce dessein qu’Amélius Hernandez, jeune élu municipal sans grande expérience, se retrouve propulsé à la tête du grand syndicat intercommunal. En 1995, Hernandez est élu conseiller municipal dans la ville de Gosier, sur la liste du maire Jacques Gillot, premier lieutenant de Dominique Larifla. Dans la foulée, Gillot le nomme représentant de la municipalité au conseil syndical du SIAEAG, dont la ville est membre. Deux ans plus tard, en 1997, Amélius Hernandez est élu président du syndicat. Un poste qu’il ne lâchera plus jusqu’à sa démission forcée de 2014.

Quand il arrive à sa tête, le SIAEAG est une coquille vide. Durant son audition de juin dernier, Joël Beaugendre l’a d’ailleurs rappelé : à l’époque, le syndicat ne compte qu’une seule salariée, une secrétaire ! Logiquement, toutes les décisions sont alors prises par les services de la préfecture, le conseil syndical n’étant là que pour les entériner. Mais Amélius Hernandez va transformer le syndicat en un instrument de pouvoir. En 1999, il organise les premières « journées de l’eau ». Pendant des années, la fête est belle. Elle a lieu tous les deux ans. Une décennie plus tard, c’est elle qui cause sa chute, et lui vaudra d’être condamnée par la justice.


Extrait du programme roboratif des « Journées de l’eau » de 2009, organisées sur cinq jours. Les invités viennent d’Haïti ou de République dominicaine, certains sont gynécologues, d’autres psychologues…

Dans son rapport consacré à la gestion du SIAEAG sur la période 2005/2011, la chambre régionale des comptes est impitoyable pour la gestion abracadabrantesque d’Amélius Hernandez. Les dépenses cumulées de communication, relève-t-elle, se sont élevées à 6,9 millions d’euros, dont la moitié pour l’organisation des fastueuses journées de l’eau. « L’ampleur de ce type de dépenses, qui devraient rester marginales, est manifestement excessive pour un service public dont l’objet principal n’est pas la communication et la représentation, cinglent les magistrats, mais bien de fournir une eau de la meilleure qualité possible et pour le meilleur prix possible. »

Autonomie, un rêve passe…

Si la première décennie du nouveau millénaire est pour Amélius Hernandez celle de tous les excès, pour ses parrains politiques, c’est celle de la déconfiture. En 2003, le référendum institutionnel, qui doit ouvrir la voie vers l’autonomie de l’île, se solde par une défaite sévère : le non, soutenu par le nouvel homme fort de la région, le socialiste Victorin Lurel, l’emporte à une très large majorité (73 % des suffrages exprimés). Et l’année suivante, Lurel chasse Lucette Michaux-Chevry de la région.


Amélius Hernandez, le 7 juin 2021, pendant son audition en visioconférence devant la commission d’enquête parlementaire. Capture site internet Assemblée nationale.

Pressentant peut-être la catastrophe à venir au SIAEAG, d’autant que les « réformes » successives de l’État aboutissent au démantèlement des services techniques préfectoraux, qui assuraient l’ingénierie et la maîtrise d’œuvre du syndicat, Jacques Gillot, le successeur de Dominique Larifla à la tête du département, décide de prendre les devants. Il accélère le développement du réseau « d’eau brute agricole », lancé dans les années 1990, et se débarrasse de la Générale des Eaux Guadeloupe, qui gère ce contrat de délégation de service public (DSP).

C’est chose faite en 2010. L’appel d’offres du département pour une nouvelle DSP est gagné par la Nantaise des Eaux, une petite société privée qui sera rachetée en 2015 par le groupe Suez. Le réseau d’eau brute agricole devient alors suffisamment puissant pour desservir toutes les zones de Grande-Terre.

Cette alternative permet effectivement à plusieurs collectivités territoriales, à commencer par Cap Excellence (Pointe-à-Pitre, les Abymes et Baie-Mahault), de quitter le SIAEAG. En 2018, Suez indiquait que le réseau d’eau brute « agricole » départemental comptait six collectivités locales comme clientes et que 17,8 millions de m3 d’eau leur avait été facturés, sur un total de 28 millions de m3 vendus. Cette année-là, les ventes aux agricultures ne représentaient que 8 millions de m3 d’eau…

Le chant du cygne

Cette concurrence nouvelle née de son démantèlement porte le coup fatal à un syndicat déjà en quasi-faillite au début des années 2010. Entre la gabegie de ses moyens, la réduction de la surtaxe sur la facture des abonnés pour financer le renouvellement des réseaux, voire l’arrêt de la facturation aux abonnés après le grand mouvement social de janvier/février 2009, et son endettement, le SIAEAG ne pouvait pas s’en sortir.

Pourtant, Amélius Hernandez s’accrochera au pouvoir jusqu’en 2014. A la commission d’enquête de l’Assemblée nationale, il a d’ailleurs confié que c’est le préfet qui lui imposé en 2014 son départ de la présidence, décision ensuite entérinée par le conseil syndical. Ses deux successeurs essaieront bien de redresser la situation, sans succès.


Le 6 janvier 2021, le ministre des Outre-mer Sébastien Lecornu confirme par courrier la fin du SIAEAG aux autorités guadeloupéennes.

Depuis le 1er septembre 2021, le SIAEAG est officiellement mort. À sa place, le syndicat mixte ouvert (SMO), créé en avril dernier par la loi, doit désormais s’attaquer à la reconstruction du système d’eau et d’assainissement de l’île. Une partie loin d’être gagnée tant le défunt SIAEAG laisse pour seul héritage un champ de ruines.

Pour aller plus loin :

Guadeloupe, l’île sans eau, les précédents épisodes de l’enquête :

1 : La grande colère

2 : La maldonne

3 : Sur un air de « je t’aime, moi non plus »

4 : Malade de son personnel politique

5 : Une histoire complexe

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Guadeloupe

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Crédits photo/illustration en haut de page :
(c) Adrien Colrat

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