Enquête sur le Qatar : Bernard-Henri Lévy en procès contre Blast

J’ai hésité avant d’écrire ce texte et de publier cette vidéo. Normalement cette semaine, je devais enregistrer mon édito. J’essaie de tenir le rythme, maintenant que le cheval est lancé. En plus des affaires courantes liées à Blast, le Qatar et ses connections françaises m’ont beaucoup occupé...

NON EDITO

J’étais à la recherche d’une archive de Pierre Desgraupes qui animait en 1967 « Lecture pour tous », l’émission phare de l’ORTF sur la littérature. Desgraupes y tressait les louanges de l’éternellement jeune Paul Nizan l’auteur des « Chiens de garde ». Nizan, mort en 1940, était décrit comme un « écrivain en colère contre les philosophes et les bourgeois libéraux de son époque. C’est parce qu’il est désagréable qu’il faut le lire » disait Desgraupes.

Je pense souvent à Nizan quand j’ai des baisses de régime. Nizan avait raison de dénoncer ses pairs en 1932. Il était seul contre tous. Ou presque. Sartre l’a défendu. Nizan est un modèle d’opiniâtreté, d’éthique, d’intransigeance et de liberté. Ça tournait dans ma tête. Nizan pensait qu’écrire et être journaliste pouvaient changer le monde. Mais il était lucide aussi. Il savait le monde trop lourd et trop mou. Pour lui, le monde ne ressemble pas à un mur « qu'on flanque par terre pour en monter un autre beaucoup plus beau, mais plutôt à un amas sans queue ni tête de gélatine, à une espèce de grande méduse avec des organes bien cachés. »

BHL, c’est l’anti Nizan. C’est le bourgeois libéral. C’est le business de la fausse vertu

On est au cœur de mon sujet. Comment nous en sortir dans ce monde amnésique et fuyant où ceux qui devraient être indépendants et libres sont les premiers à baisser les bras et les écoutilles ?

Je veux parler des journalistes évidemment, mais aussi des philosophes et des grands écrivains mous et enfermés dans leur répugnance à tremper leurs mains dans le cambouis de l’actualité.

J’avais cette gélatine qui tournait dans ma tête quand je suis passé devant une télévision où Bernard Henri Lévy était interviewé par Claire Chazal sur la 5. C’était bien plus qu’un exercice de flagornerie usuel. C’était gélatineux à souhait, plein de suffisance et d’omissions. C’était le dixième passage de BHL à la télévision en une semaine et la seconde fois sur cette chaîne. Des invitations pour un livre mineur qui recycle, dans un style pompeux et ampoulé, ses piges dans Paris Match. Piges pour lesquelles il a été payé, sur lesquelles il fait faire un documentaire financé par le service public. J’en passe et des pires. Une excellente enquête du magazine Capital vous en dira davantage.

BHL, c’est l’anti Nizan. C’est le bourgeois libéral. C’est le business de la fausse vertu. Il a écrit un jour un livre qui s’appelait « le grand cadavre à la renverse » en détournant l’idée de Sartre qui avait utilisé cette métaphore pour décrire la gauche communiste qui avait calomnié Nizan. BHL c’est fatigant et répétitif. Sa présence quasi quotidienne, cette semaine, dans des télés et radios complaisants est le symptôme de l’abrutissement des medias workers. Et de la perte de tout sens critique.

Il ne méritait pas que je m’y attarde dans un édito. Je vais donc ici évoquer notre enquête sur le Qatar. Et revenir sur les agissements liberticides et belliqueux de notre pigiste de luxe qui refourgue sa quincaillerie.

BHL veut la mort de Blast

Même si la plainte en diffamation qu’il a déposée contre nous et plus particulièrement contre moi m’ennuie par le temps et l’argent qu’elles coutent - les plaintes j’en ai soupées - je vis cette épreuve judiciaire à 100 000 euros le ticket plus 3000 euros d’astreinte si on ne retire pas notre article…. Et c’est ce qu’il nous réclame… comme le signe qu’on est sur le bon chemin.

J’ai beaucoup réfléchi avant de publier le premier article sur cette Qatar connection. Je pense le plus sincèrement du monde qu’on a eu raison de publier. On a créé Blast, vous avez créé Blast, pour qu’on ait cette liberté-là.

J’ajoute, mais c’est mon espièglerie, que déplaire à ce point à BHL est un gage d’indépendance et de qualité journalistique dans cet univers médiatique où on lui déroule le tapis rouge partout.

J’espère que le tribunal et les magistrats qui nous jugeront le 16 juin prochain entendront nos arguments.

Tout a commencé voici trois semaines environ

Bernard Nicolas et Thierry Gadault m’ont alerté à propos de leur enquête en cours qui reposait sur des documents administratifs. Des lettres échappées du ministère de l’économie qatari qui avaient atterri dans leur boîte mail cryptée. Un mois qu’ils travaillaient sur le sujet.

Quand Blast s’est lancé, nous avons, dès les premiers jours, créé un pôle enquête dirigé par Olivier Jourdan Roulot. Ce dernier, la cinquantaine sportive et la moustache fine, a dirigé plusieurs journaux en Corse et à Marseille avant de nous rejoindre. Charge pour lui d’animer une équipe composée d’une dizaine de pigistes réguliers à qui nous avons confié des sujets à traiter. Bernard et Thierry ont fait partie des premiers -de cordées- à nous rejoindre. Je les connais tous deux depuis une vingtaine d’années

On prend ces risques car c’est l’honneur d’un journaliste d’aller déterrer des dossiers que tous ont intérêt à cacher

Bernard est réalisateur de documentaires. Son dernier sur la rééducation des homosexuels vient d’être rediffusé sur Arte. Mais Bernard est un enquêteur au long cours. C’est lui qui a déterré l’affaire de l’assassinat du juge Borel. C’est également lui qui a travaillé sans faillir sur le faux suicide de Robert Boulin.

Thierry a été rédacteur en chef du Nouvel économiste. Il a écrit une dizaine de bouquins et multiplié les enquêtes autour du nucléaire, d’EDF et de son patron Henri Proglio qui l’a poursuivi en diffamation et a perdu ses procès contre lui. C’est un des meilleurs spécialistes des questions liées à l’énergie.

Je les présente car ils sont à l’origine de cette Qatar connection et qu’on a un peu tendance à oublier que ce ne sont pas des perdreaux de l’année. Ni des va-t-en guerre.

Moi non plus d’ailleurs. Je ne suis pas un va-t-en guerre. Si vous saviez le temps que ça prend pour parvenir à publier ce genre d’articles où nous n’avons que des coups à prendre. Pourquoi se lancer dans ce genre d’aventures ? Pour se payer BHL ? Carla Bruni ou Michel Platini qui reste, à mes yeux de lorrain humides, le meilleur footballeur du monde ex eaquo avec Maradonna ? Non. On prend ces risques car c’est l’honneur d’un journaliste d’aller déterrer des dossiers que tous ont intérêt à cacher.

Tous sauf ceux qui aiment le football ou qui pensent que le déclenchement de la guerre est sujette à questions.

Je trouve qu’ensemble à Blast, même si on s’engueule parfois, on forme une bonne équipe.

Le jour où j’ai lu le premier article et consulté les documents qu’ils m’ont amenés, je me suis gratté la tête. On est sur un fil ténu. Quatre personnes y sont citées : BHL, Carla Bruni Sarkozy, Laurent le fils de Michel Platini et une personne disons morale puisqu’il s’agit d’une ONG. Chaque fois, nous livrons un document où l’émir du Qatar demande à son ministre de l’économie qui demande à son directeur du Trésor d’établir des chèques ou des virements pour des personnalités ici françaises. Mais d’autres lettres existent qui mettent en cause des personnalités de plusieurs pays.

Au centre de nos investigations, la manière dont le Qatar, petit caillou désertique de moins de 3 millions d’habitants, 4ieme producteur de gaz au Monde, exerce et joue de son influence au Moyen Orient dans les conflits armés, mais aussi comment il phagocyte le football mondial du PSG à l’organisation de la Coupe du Monde.

C’est vrai non ? Qui aurait parié un copeck sur le Qatar à l’aube des années 2000 ? C’est une question de fond à laquelle nos documents apportent un bout de réponse…

Ces documents et ceux qui vont suivre et que nous allons continuer à diffuser sauf interdiction judiciaire, sont importants et attaquables. On peut, comme le dit BHL, opiner qu’ils sont des faux grossiers. Le tribunal tranchera.

Je vais essayer de vous expliquer pourquoi ce ne sont pas des faux et encore moins des faux grossiers et pourquoi il était de mon devoir, avec les précautions d’usage, de les publier. Je n’ai aucun regret à ce jour, même si, la semaine précédant leur diffusion, j’ai eu des doutes.

Notre source n’a aucune animosité, ni même rapport avec les personnalités françaises citées dans les documents

Je suis le directeur de la publication de Blast. A ce titre j’en suis le comptable judiciairement. Il faut toujours un directeur de publication. Le type qui balaie la salle avant d’éteindre la lumière. C’est tombé sur moi. C’est tout sauf un plaisir, dix ans après la tempête Clearstream, de revoir les huissiers débarquer chez moi. Mais c’est aussi parce que j’ai l’expérience de la multiplicité des procédures baillons que j’ai fini par publier l’enquête de Bernard et Thierry. Je n’ai pas agi légèrement. Je les ai beaucoup interrogés. J’ai retravaillé avec Olivier et eux la forme des articles. Trois sont parus à ce jour et un quatrième est sous presse.

A l’origine de toutes les affaires de ce type, il y a une source. Et la source peut trahir ou avoir été trahi. Mon hésitation portait sur cela. Notre source passe par un intermédiaire que nous connaissons et en qui nous avons toute confiance. J’ai identifié cette source et compris sans aucun doute ses motivations. Cette source possède ces documents depuis plusieurs années. Et c’est sur notre insistance que les premiers sont sortis. Pour des raisons géographiques et de confidentialité, les documents sont des photographies.

Notre source n’a aucune animosité, ni même rapport avec les personnalités françaises citées dans les documents. Elle est par contre en opposition – j’allais dire en guerre- contre l’émir du Qatar et sa politique internationale et nationale. Elle prend de gros risques à fournir ces informations.

A réception des documents, nous les avons fait traduire et analyser par une traductrice qui a vécu au Qatar et travaillé dans un cadre proche de celui du Ministère de l’économie. C’est la première qui nous a dit que les documents étaient correctement rédigés, dûment signés et similaires aux lettres à en-tête officielles qu’elle avait pu voir quand elle vivait à Doha.

Nous les avons ensuite donné à un de nos amis, un agent, appelons l’agent X. Il a longtemps travaillé pour un service de renseignements. Ce dernier a confié nos documents à trois experts différents. Tous liés à des agences de renseignements de trois pays différents. Les expertises sont revenues positives. Rien ne permettait de mettre en cause l’authenticité des lettres. De plus, les dates correspondaient. Et chacune rendait cohérente une histoire. Celle de la guerre en Lybie où le Qatar voulait le départ de Kadhafi. Comme celle de la Coupe du Monde de football où le Qatar avait beaucoup intrigué pour obtenir à la surprise générale l’organisation de la Coupe du Monde de football dans un désert sans stade. Notre agent X viendra témoigner au procès du 16 juin. Il le fera sans plaisir mais par nécessité.

N’oublions pas que des instructions sont ouvertes en France et à l’étranger sur ces affaires. Nous avons également montré nos documents à des policiers qui ont attendu leur publication pour s’en emparer.

Avant de publier, il nous a fallu replacer ces documents dans leur contexte. Les dates sont importantes pour comprendre pourquoi l’émir du Qatar aurait souhaité remercier financièrement untel ou untel.

Pour le document concernant BHL, la date était donc le 25 octobre 2011. On s’est demandé ce qui pouvait justifier un hypothétique cadeau de l’émir à ce moment-là. Quand on reprend les articles de l’époque ou les livres écrits sur le Qatar, on trouve une réponse : le Qatar a été directement impliqué dans la guerre en Libye et a essayé d’installer au pouvoir à Tripoli les Frères Musulmans, confrérie islamiste que l’émir protège et soutient depuis plusieurs décennies.

Nous avons contacté plusieurs spécialistes du Qatar et de la Libye. Comme Christian Chesnot et Georges Malbrunot, les deux journalistes longtemps otages en Irak. Ils sont les mieux informés sur ce pays. Ils nous ont confirmé que ces documents ne les étonnaient pas, qu’ils en connaissaient des similaires, et que le Qatar avait joué un rôle majeur dans la guerre en Libye.

Bernard avait réalisé au printemps 2011 un reportage de plusieurs semaines en Libye et il avait la preuve que les informations de massacres de masse annoncées par AL Jazeera, la chaine d’information créée par l’émir du Qatar, informations reprises notamment par BHL pour justifier l’intervention militaire de la France, étaient fausses. Nous avons publié son article que vous pouvez lire sur le site de Blast.

En même temps, nous avons cherché à savoir si BHL était en lien avec le Qatar en Libye. Là-aussi, la réponse est positive : BHL connait l’un des représentants locaux du Qatar, un libyen nommé Waheed Burshan, qu’il a rencontré au tout début de la guerre. Le groupe de rebelles qui a reçu les armes françaises après son intervention auprès de Nicolas Sarkozy est aussi un groupe soutenu par le Qatar. Toutes ces informations publiques n’ont jamais été démenties.

Évidemment, aucun journaliste français ne l’a interrogé dans sa semaine de promo sur ces questions. Plus amusant encore, mais l’anecdote mérite d’être rapporté. Après son passage avec Apolline de Malherbe sur BFM, plusieurs amis ont tenté de poster des liens vers l’article de Blast dans les commentaires Youtube. Ils ont été systématiquement effacés au bout de quelques secondes. Alors qu’il n’étaient ni agressifs, ni violents. Comme l’étaient d’autres qui eux restaient.

Mais passons.

Notre enquête est minutieuse. Nous avons pris le temps nécessaire pour avoir tous les éléments en main avant de décider si nous pouvions publier ces documents.

Nous avons pris le soin de contacter tous les protagonistes de cette histoire au minimum deux jours avant parution. Laurent Platini et Carla Bruni ne nous ont pas répondu. Par contre l’ONG et BHL ont démenti via des mails sibyllins.

Lors de la rédaction, nous avons été prudents et mesurés dans les termes utilisés. A aucun moment, nous affirmons que BHL a demandé ce cadeau, ou a encaissé ce chèque. Nous nous contentons de dire que l’émir du Qatar a souhaité faire ce cadeau et nous nous interrogeons sur les motivations de l’émir.

Et le plus important, selon moi, le concernant, est que nous avons essayé de joindre BHL directement deux heures avant parution, car moi-même, je ne comprenais pas comment et pourquoi le très fortuné BHL aurait eu besoin d’un cadeau de six millions d’euros. C’était prendre un énorme risque. Nous nous posons réellement la question et la lui avons posé en le prévenant d’une parution imminente. Et là, plutôt que d’appeler Bernard et Thierry ou de me joindre personnellement, BHL a cherché à exercer sur moi une influence. C’est très désagréable. Un ami éditeur joint par BHL, m’a appelé une heure avant parution suite au coup de fil du philosophe pour me mettre en garde. Un ami avocat a fait la même chose à deux reprises en ayant eu BHL entretemps. A tous deux, j’ai indiqué que BHL n’avait qu’à m’appeler. J’avoue ici que s’il l’avait fait et s’il m’avait donné un bout d’explications, j’aurais au moins retardé la parution. Pour seule réponse, par ces amis interposés, il m’a fait savoir qu’il avait toujours été en opposition avec les dirigeants qataris. Ce que je savais faux.

Deux jours plus tard, l’assignation tombait

Le type refuse de vous parler, mais sort la machine à faire peur à la première occasion.

Vous dire aussi que nous avons contacté et écrit à l’ambassade du Qatar pour l’informer que nous disposions de ces documents, sans que cela n’entraine de réaction. Enfin, si : une. Deux jours après notre appel et la publication de nos documents, le ministre qatari de l’économie de 2013, celui qui lorsqu’il était alors directeur du Trésor, avait reçu mission alors d’exécuter les virements réclamés par l’Émir était viré et arrêté. Pour des faits de corruption.

Un autre article publié sur le site met en lumière ces liens entre les deux époques, entre ces deux ministres, de la même famille, entre ces deux affaires. Éclairant ainsi l'actualité d'un jour singulier.

Au total, nous avons déjà publié 5 papiers et articles sur ce qu'on appelle entre nous la suite qatarie. C’est joli. C’est presque musical.

Voilà où nous en sommes. Je vous devais ces explications. Merci de nous soutenir, de prendre des parts sociales, de faire des dons défiscalisés, de prendre des abonnements.

Nous allons continuer, du mieux que nous pouvons à vous informer.

Allez salut.

Crédits photo/illustration en haut de page :
Blast, le souffle de l’info