BHL vs Blast : à l’épreuve de la justice

Aujourd’hui, à 15h30, la 17ème chambre du tribunal correctionnel de Paris rend son jugement dans l’affaire qui oppose Bernard-Henry Levy à Blast. Ce dernier a demandé la suppression d’un article le concernant, premier volet d’une enquête qui relatait l’existence d’un document émanant du gouvernement qatari ordonnant un paiement de 9,1 millions euros à son profit. Si l’enjeu de la décision de ce mercredi est décisif pour Blast, il l’est aussi pour la profession. Et pour BHL

Dans la vie, il y a des temps de passage. Dans celle d’un journal, ce drôle de métier qui est celui d’informer, il y a des étapes : la première parution quand on lance un nouveau média, le premier « coup », la première reprise chez les confrères… Autant de repères qui installent et tracent une route. Une légitimité. Et puis, il y a aussi, ou parfois, la première… plainte en diffamation. A Blast, on a en quelque sorte brûlé les étapes aussi sur cet aspect. On s’en serait passé, évidemment.

Informer, une responsabilité

La presse, nul ne le conteste, a des obligations. Elles sont balisées par la loi du 29 juillet 1881. Elles sont à la hauteur de sa force de frappe. Si les tentatives du pouvoir de la mettre sous contrôle ont heureusement échoué, par exemple quand l’ex-ministre Françoise Nissen avait voulu mettre sur les rails un douteux conseil de déontologie (qui aurait dû se saisir de plaintes, une hérésie alors que la loi est là pour ceux qui s’estiment maltraités, et que par ailleurs le secteur souffre d’une autocensure qui renvoie à la nature de sa capitalisation), le fait que sa responsabilité puisse être engagée est parfaitement légitime. Et c’est une bonne chose.

A Blast, nous connaissons la(les) règle(s). Nous sommes quelques-uns à avoir par le passé ferraillé devant la 17ème chambre, compétente pour les affaires de presse. Si Blast a décidé de publier ces documents – dans le tout premier volet de notre série consacrée à l’argent noir du Qatar -, c’est parce que nous avons préalablement procédé aux vérifications d’usage. Nos auteurs, Thierry Gadault et Bernard Nicolas, deux journalistes capés, ont attendu plusieurs semaines avant d’envisager une possible publication. Le temps d’avoir suffisamment de certitudes, sur leurs sources, les informations contenues par ces fameux documents, la nature également de ceux-ci.

Le doute, notre allié

Ce travail de vérification est un impératif, c’est lui d’ailleurs qui fait souvent la décision, la justice se prononçant souvent sur la bonne foi des auteurs. En l’espèce, cet impératif a été parfaitement respecté. Si l’on prétend à juste titre des journalistes d’investigation qu’ils sont individualistes et franc tireurs, à Blast, les enquêtes c’est une affaire collective : des auteurs et une rédaction en chef qui travaillent de concert, réfléchissent ensemble, vérifient, partagent, recoupent, s’interrogent. Nous avions cette ambition, qui n’est pas la norme, dès le départ. Quand un membre du pôle enquêtes amène un sujet, un processus complexe se met en place. Le doute est alors omniprésent. Il est notre allié. Pour l’enquêteur, ses informations et ses méthodes, il relève d’une véritable mise à nu. Elle est nécessaire. Il n’y a pire en effet qu’un confrère isolé, dont la conviction n’est pas challengée. Et c’est seulement au terme de ce parcours du combattant que nous décidons de publier.

Respecté également, autre critère essentiel pour le tribunal, le contradictoire. Comme le veulent les process du journalisme (le vrai), les personnalités concernées ont été sollicitées pour s’entretenir avec nous. A ce stade, même si c’est parfois désagréable, elles ont la main, et le choix. Elles ne se sont pas sans « armes » : elles peuvent livrer leur position, donner leurs explications et leurs réponses. Et même, ça arrive régulièrement, nous convaincre de ne pas publier.

Dans l’affaire qui nous concerne, aucune des personnalités citées n’a souhaité nous répondre – ou alors a minima.

L’ambassade du Qatar, de son côté, est restée silencieuse malgré nos sollicitations – et ce sur l’ensemble des volets et révélations publiées depuis par Blast.

Le beau rôle

Avec BHL, on est dans la duplicité. Le philosophe a table ouverte dans les médias où il distille depuis des années ses « visions » et ses leçons – elles sont souvent morales, mais ne le concernent jamais. Pour quelqu’un qui connaît aussi bien les médias, il y a un sacré paradoxe à s’adresser à la justice et porter plainte alors qu’il n’a pas pris la peine de nous parler...Que diable ne nous a-t-il pas appelé directement ? Et que d’énergie dépensée, alors que les choses sont parfois simples… comme un coup de fil !

Le différend qui nous oppose à BHL n’est pas une affaire personnelle.

Au cours de l’audience du 16 juin dernier, Bernard Henri-Lévy n’a pas jugé utile se déplacer. On a pu apprécier à cette occasion le message à l’adresse des juges. Il réclamait 100 000 euros de dommages et intérêts et le retrait de l’article, prix de son honneur prétendument écorné, avec une astreinte quotidienne de 3 000 euros. Son avocat, Me Alain Jakubowicz, a donc mené la charge à sa place, tentant de discréditer avec une agressivité rare le parcours de journalistes dont la qualité et l’indépendance ne sont plus à prouver. Indigne, que ce soit dit ici, d’un pénaliste aussi expérimenté.

La lettre que BHL a fait lire à la barre du tribunal par son avocat, Me Alain Jakubowicz


Le différend qui nous oppose à BHL n’est pas une affaire personnelle. Il ne peut l’être, contrairement à ce que l’avocat du plaignant a tenté d’expliquer. La portée de nos révélations, qui renvoient à son rôle trouble dans le dossier libyen, ne se réduit pas à une opposition fantasmée entre lui et Denis Robert - qui aurait décidé de se le payer pour le principe. C’est trop facile, ça permet de ne rien dire sur le sujet, et ça renvoie à un autre critère de la bonne foi, l’absence de volonté de nuire gratuitement. C’est de tout autre chose, n’en déplaise à son égocentrisme, qui est en jeu ici : la probité, la corruption, l’information aussi, ce genre de broutilles.

Un silence confraternel

Au sujet de la profession, bien peu de confrères nous ont adressé sur le moment leur soutien. Et ça témoigne d’un inquiétant manque de lucidité sur ce qui se joue dans une attaque de cette nature pour l’ensemble du métier, celui d’informer - puisqu’informer n’est pas, parait-il, un délit. Peut-être est-ce parce que Blast démarrait à peine, et était tout/trop neuf ? Peut-être. Nous avons une petite idée là-dessus. Comme nous en avons une sur le silence de tous ceux qui ont invité au même moment et interviewé BHL, en promo pour son nouveau livre : aucune question adressée sur le sujet, alors qu’il a squatté pendant des jours et des jours les plateaux des TV et des radios...

Il fallait publier ces informations

A Blast, à la date de cette échéance, nous sommes convaincus d’une chose : il fallait publier ces informations.

Lire et relire les différents volets de notre enquête sur le Qatar :

Crédits photo/illustration en haut de page :
Adrien Colrat / Blast

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