Qatar Connection : Michel Platini, dans les petits papiers de l’émir

A environ un an de la Coupe du monde de football au Qatar, Blast publie un nouvel élément sur les coulisses qui ont présidé à son attribution à la monarchie du Golfe. Ce document, un courrier du ministre des Finances, montre que le régime a voulu remercier financièrement Michel Platini pour son rôle dans cette affaire, qui intéresse la justice française.

Le 29 avril 2021, Blast publie une enquête à la une de laquelle apparaissent les noms de trois personnalités françaises. C’est le premier volet de notre série consacrée aux secrets de la Qatar Connection. A l’appui de plusieurs documents, qui mettent en scène les plus hautes autorités de l’émirat, nous avions alors dévoilé la façon dont l’émir du Qatar entendait les remercier financièrement, ainsi qu’une organisation non gouvernementale, Human Rights Watch.

Ces trois personnalités françaises s’appellent Carla Bruni-Sarkozy, qui n’a jamais réagi à notre enquête, Bernard-Henri Lévy, qui a déposé plainte en diffamation avant d’être débouté par la 17e chambre judiciaire du tribunal de Paris (il a depuis annoncé vouloir faire appel), et Laurent Platini, fils du génial numéro 10 de l’équipe de France de football des années 80. Ce dernier n’avait pas jugé utile de nous répondre.

Quelque chose de spécial

Le document publié en avril dernier par Blast, celui qui concerne Platini junior, date du 15 décembre 2010. Quelques jours plus tôt, le 2 décembre 2010, le Qatar a décroché la timbale, en étant désigné par la Fédération internationale de football association (la FIFA) comme organisateur et pays hôte du Mondial 2022. Un choix, sur le moment, qualifié « [d’]audacieux » par les observateurs au nez le plus creux. D’autres, on ne sait si c’était de l’humour, avaient souligné la puissance financière de l’émirat qui, estimaient-ils pour tenter de trouver une explication, avait du « rassurer » la FIFA. « C’est quelque chose de spécial », avait d’ailleurs reconnu l’émir du Qatar dans une étrange formule, laissant le monde à ses spéculations.

Dix ans plus tard, le document révélé en avril par Blast indique simplement que l’émir du Qatar souhaitait donc verser 40 millions de dollars qataris (environ 9 millions d’euros) à Laurent Platini. Sans donner d’explications sur la raisons de cette générosité.

La pièce manquante

Six mois plus tard, les choses s’éclairent quelque peu. Nous sommes en effet en mesure de révéler que ce « cadeau émirien » n’aurait finalement pas été destiné à celui dont le nom était mentionné (Laurent Platini). Le nouveau document que nous publions aujourd’hui dévoile le dessous des cartes de cette affaire. C’est un courrier officiel, encore une fois : classé « confidentiel et très urgent », également daté du 15 décembre 2010, il porte la signature de Youssef Hussein Kamal, ministre de l’Economie et des Finances du gouvernement de Doha. La lettre est adressée à « son Excellence le Sheikh Abderrahmane Bin Saoud Al-Thani », alors secrétaire général du comité olympique qatari.

Le courrier du 15 décembre 2010 du ministre Youssef Hussein Kamal. Il a également été envoyé en copie au directeur de cabinet de l’émir


Que dit-elle, cette lettre ? Le ministre se réfère en préambule « aux nobles instructions de son Excellence le Sheikh Hamad Bin Khalifa Al Thani, Prince vénéré du pays ». Les volontés de l’émir ont été exprimées « par le courrier numéro da-892-2010 » et portent sur « un transfert de 40 millions de riyals Qataris à Mr Michel François Platini, Vice-Président de la FIFA et Président de l’UEFA », qu’il s’agirait de récompenser « pour ses efforts déployés à faire gagner le dossier du Qatar pour accueillir le mondial 2022 ». Youssef Hussein Kamal précise ensuite au dirigeant du comité olympique les modalités de ce mouvement : « Un chèque de ce montant établi au nom de Laurent Michel Platini vous a été adressé, dans le cadre d’une récompense émirienne de façon urgente. Je joins à votre Excellence un chèque numéro 177844 en date du 15/12/2010 de la somme de 40 millions de riyals Qataris à l’ordre de Mr Laurent Michel Platini pour exécuter les consignes mentionnées ci-dessus. »

Un circuit indirect

A la lecture de ce document, il apparait clairement que cette récompense était bien destinée à Michel Platini. Selon toute vraisemblance, les autorités qataries ont donc envisagé de la faire transiter via son fils Laurent. Dans tous les documents rendus public par Blast, c’est la première fois qu’un tel montage est projeté. Pour quelles raisons ?

Contacté par l’intermédiaire de son conseiller Jean-Christophe Alquier, Michel Platini n’a pas souhaité commenter, ni réagir. Pas plus que Laurent Platini, qui lui n’a pas répondu à notre mail.

Dans cette affaire, une enquête judiciaire est ouverte en France depuis 2016, à la suite des révélations du magazine France Football sur le fameux déjeuner de l’Elysée du 20 novembre 2010 - à l’issue duquel Michel Platini aurait décidé de voter pour le Qatar. Le dossier a été confié en novembre 2019 à un juge d’instruction, qui a multiplié les découvertes d’indices compromettants pour l’ex-président de l’UEFA. Dans le lot, notamment, un document, dévoilé par Mediapart, révélait les dessous de l’embauche de Laurent Platini par Burrda Sports, l’équipementier sportif détenu par le Qatar. Mais, à ce jour, aucune mise en examen n’a été prononcée, dans cette affaire.

Le 29 janvier 2013, l’hebdo France Football lance un pavé dans la marre « sur la désignation, hors de toute logique, du pays organisateur du Mondial 2022 ». Le « Qatargate » est lancé…


Longtemps, Michel Platini est resté silencieux. Il a fallu attendre le 21 juin 2020 pour que l’ancien sélectionneur de l’équipe de France s’explique sur son spectaculaire revirement en faveur du Qatar, lui qui devait voter pour les Etats-Unis auxquels son ami Sepp Blatter avait promis la Coupe du monde 2022. « C’est vrai que, sur la carte, Angleterre et Etats-Unis, c’était bien au départ, avait-il confié dans une interview au journal Le Monde.  Et après j’ai changé [d’avis]. Les Etats-Unis l’avaient eue [l’édition 1994], les Anglais aussi [en 1966]. La Russie ne l’avait jamais eue. Je suis pour l’expansion, le développement du football. Qu’un pays arabo-musulman ait la Coupe du monde, c’était mieux que de la redonner à d’autres », s’était-il alors justifié.

Un pourboire

Les différents documents que nous avons publiés depuis le premier volet de notre suite qatarie proposent une toute autre lecture de l’affaire. L’émir du Qatar et le prince héritier (devenu à son tour émir, en 2013) semblent apprécier l’ancien international tricolore. Dans un article publié le 24 septembre, nous dévoilions un autre document daté du 12 juillet 2012. Celui-ci matérialise la volonté du prince héritier de remercier financièrement ses hôtes du fameux déjeuner de l’Elysée (du 23 novembre 2010).

Jamais entendu parler

« Son Excellence le Sheikh Tamim Bin Hamad Al Thani » avait ainsi demandé qu’une commission de 2 millions d’euros soit versée à Michel Platini. Cette fois, « [l]intention » attentionnée du Sheikh était liée à l’aide apportée dans le rachat du PSG, dont l’acquisition par Qatar investment authority (QSI) a été finalisée le 30 juin 2011. A ce jour, seul Claude Guéant a réagi à nos révélations du 24 septembre (qui concernent également Nicolas Sakozy, et placent le patron du PSG Nasser Ghanim Al-khelaifi au centre de cette affaire) : l’ex-bras droit du président Sarkozy a indiqué à Blast n’avoir « jamais entendu parler d’une telle intention. »

Coûte que coûte

A son insu ou volontairement, il apparait donc que les décisions prises par Michel Platini ont été reçues par le Qatar comme servant ses intérêts. L’émirat, fidèle à sa stratégie d’influence assise sur son trésor, a donc souhaité le remercier en puisant dans celui-ci, comme pour de nombreuses autres personnalités, ainsi que notre saga sur la Qatar connection l’a documenté.

Plus largement, la série de documents dévoilés par Blast confirment la volonté de l’Etat gazier d’acquérir par tous les moyens, y compris par une campagne de corruption active, la coupe du Monde de football. Une stratégie de conquête coûte que coûte que nous avons également documentée dans deux autres volets, deux enquêtes sur l’achat des votes au comité exécutif de la FIFA (qui a attribué la compétition).

Dans ces conditions, la FIFA peut-elle maintenir la Coupe du Monde 2022 au Qatar ? Le gouvernement du football mondial peut-il continuer comme si de rien n’était ? Et les pouvoirs politiques vont-ils rester silencieux face à un pareil scandale, à l’approche de l’évènement ?

Dans son discours tenu le 18 septembre 2020 devant le 70e congrès de l’organisation, Gianni Infantino, le président de la FIFA, avait donné le change : « Plus jamais, nous n'aurons de corruption dans le football ! Nous l'avons exclue et nous ne la laisserons pas revenir. » Le successeur de Sepp Blatter osera-t-il concrétiser ces belles paroles, et passer à l’acte contre le pays qui mis sur pied un système de corruption sans précédent pour s’offrir la Coupe du monde ?

L’Italo-suisse, juriste de formation, est face à un choix – l’honneur ou le business et l’influence. Contacté afin qu’il réagisse à nos révélations et l’entendre sur cette question, Gianni Infantino n’a toujours pas répondu.

Enfin, comme à son habitude, l’ambassade du Qatar à Paris, également sollicitée, n’a pas donné suite.

Crédits photo/illustration en haut de page :
Adrien Colrat / Blast

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