Qatar connection : deux ministres au cœur de l’affaire

Ministre de l’Économie et des Finances de 1988 à 2013, Youssef Hussein Kamal Al Emadi a été un rouage essentiel de l’offensive du Qatar sur la scène internationale au tournant de la décennie 2010. Homme à tout faire de l’émir, il est cité dans les documents que nous avons publiés comme le donneur d'ordre des paiements visant trois personnalités françaises. A Doha, son successeur Ali Shareef Al Emadi vient d’être arrêté. Les liens entre les deux hommes, gardiens des secrets du régime, ramènent directement à l'affaire révélée par Blast.

La nouvelle est tombée sans qu’on l’attende, aussi vite avalée qu’oubliée - comme celles rythmant les journées du breaking news, où chaque nouveauté en remplace une autre. Jeudi 6 mai, on l’a d’abord apprise sur twitter avant d’avoir confirmation par une dépêche AFP relayant  une alerte des médias d’État qataris. Elle se résume en quelques lignes, dans un français poussif : « le procureur général a ordonné l’arrestation du ministre des Finances Ali cherif al-Emadi (pour) l’interroger concernant des signalements de crimes liés au service public impliquant des torts à l’égard des fonds publics, abus de fonction et abus de pouvoir ».

Annonce de l'arrestation du ministre des Finances qatari, le 7 mai dernier, dans le JT de la chaîne indoue en langue anglaise WION TV

En plus du maroquin dont il était le titulaire, le ministre d’État Al Emadi cumulait les fonctions de président du conseil d’administration de Qatar Airways (la compagnie aérienne nationale) et de la Qatar National Bank (QNB). Il était par ailleurs administrateur du fonds souverain Qatar Investment Authority, actionnaire en France d’Accor, Lagardère, Veolia, Suez ou Vinci, et propriétaire du Paris Saint-Germain. En dépit de ce curriculum respectable, l’information n’évoque sans doute pas grand-chose aux non-initiés. Aux oreilles des lecteurs de Blast, elle résonne différemment : le 29 avril dernier, nous révélions l’existence de documents mentionnant le versement entre 2009 et 2011 de sommes conséquentes à des personnalités françaises. Ces pièces émanant de l’administration qatarie citent de possibles virements au profit de Carla Bruni-Sarkozy, Bernard-Henri Lévy et Laurent Platini (le fils de l’ex-capitaine de l’équipe de France, président déchu de l’UEFA).

Alors que nous venions de relancer le pouvoir qatari pour une réaction (par écrit et par téléphone), l'arrestation du ministre renvoie un étrange écho à nos révélations. L’émir Sheikh Hamad Bin Khalifa Al–Thani, chef d’Etat d’un pays de la taille d’un caillou riche en gaz, était connu pour sa générosité avec celles et ceux qui à travers le monde étaient susceptibles de relayer et soutenir ses ambitions internationales.

Un nom obsédant et une banque centrale...

Dans les documents publiés par Blast, un nom revient systématiquement : celui de Youssef Hussein Kamal Al Emadi, le signataire et... prédécesseur du ministre arrêté la semaine dernière Ali Shareef Al Emadi. Inconnu du grand public, plutôt discret, ce dignitaire affable est un personnage central de l’histoire récente de l’émirat. Homme de confiance de l’émir, il était ministre de l’Economie et des finances du Qatar entre 1998 et 2013. Youssef Hussein Kamal a également occupé de nombreux postes clés, dont celui de président de la Qatar National Bank – comme son successeur, donc. L’information mérite qu’on s’y attarde. En effet, l’argent destiné aux personnalités dont les noms apparaissent sur nos documents, que ce soit en chèque ou en espèces, devait être puisé dans les réserves de cet établissement.

Nationalisée en 2013, la Qatar National Bank est la première banque d’Afrique et du Moyen Orient. Outil de rayonnement du régime à l’étranger, elle est bien connue des supporters de football en Europe : depuis une décennie, elle sponsorise le PSG. Elle était arrivée en 2012 à la rescousse des propriétaires qataris du club qui devaient trouver en urgence de nouvelles rentrées d’argent. Les Parisiens étaient en effet sommés de respecter les règles du fairplay financier définies par l’UEFA, présidée par... Michel Platini – dont le fils Laurent serait donc un des bénéficiaires, sur la foi de nos documents, de la générosité de Youssef Hussein Kamal Al Emadi. C’est donc le même YHK Al Emadi qui est devenu à l’époque sponsor du PSG, puisque président de la QNB. Pour sortir le club de l’impasse, il a alors mis sur la table pas moins de 100 millions d’euros par an – soit 1/3 de son budget de fonctionnement.

Business en famille

Ce chèque miraculeux n’a pu échapper à la connaissance d’un autre haut dignitaire  : Ali Shareef Al Emadi, le ministre récemment déchu... Pour deux raisons. La première est d’ordre familiale : Youssef Hussein Kamal Al Emadi est le nom complet de l’ordonnateur des ordres de paiement dont nous avons révélé l’existence, et non pas Youssef Hussein Kamal comme l’appellent les médias occidentaux, par méconnaissance. Les finances de l’émirat sont ainsi gérées en famille depuis 1988, autour de liens très étroits entre les deux Emadi - les deux ex-ministres sont parents par le sang et par des liens de mariage, comme le précise un article de 2013 de la très spécialisée Gulf States Newsletter. Par ailleurs, avant de succéder à YHK en juin 2013 à la présidence du ministère et de la banque, Ali Shareef Al Emadi en était le directeur général depuis 2006. Autrement dit le patron opérationnel. A ce titre, il est aussi celui qui devait déclencher les paiements pour les amis du Qatar. Des ordres respectés sans discussion car donnés par son président, ministre et protecteur, Youssef Hussein Kamal Al Emadi.

Ce business en famille donne le vertige : entre le début de la décennie 2010 (période de signature des ordres de paiements révélés par Blast) et les derniers évènements, on retrouve les mêmes noms, les mêmes acteurs et les mêmes circuits entre Doha et Paris, sur fond d’influence, de diplomatie parallèle, de football business et d’affairisme. Avec à chaque fois, les deux Al Emadi à la manœuvre. Dans le sauvetage du PSG, Youssef Hussein Kamal était l’ordonnateur, Ali Shareef l’exécuteur. Les ordres de paiement visant Carla Bruni-Sarkozy, Laurent Platini et BHL reproduisent exactement le même schéma, toujours via la QNB.

Vertige d’une déchéance

Dans ce mélange des genres aussi opaque qu’incestueux, on peut également relever que la Qatar National Bank figure depuis février dernier parmi les sponsors de premier rang de la prochaine coupe du monde 2022 de football au Qatar – un club très fermé réservé à des grandes entreprises associées financièrement à la FIFA, dans l’organisation et la réussite de l’évènement. Rappelons que les conditions de l’obtention de cette compétition majeure sont toujours au cœur d’une instruction de la justice française dans laquelle les principaux mis en cause sont Michel Platini et Nicolas Sarkozy.

Autant d’éléments qui, mis bout à bout, interrogent et donnent une caisse de résonance singulière à notre enquête, quand on constate que la chute d’Ali Shareef Al Emadi est survenue quelques jours après nos révélations, et après que l’émirat ait été informé par nos soins.

Depuis son interpellation annoncée jeudi dernier, Ali Shareef Al Emadi a été limogé de son poste de ministre des Finances par l'émir Tamim bin Hamad al-Thani, et remplacé dans la foulée. En 2020, ce dignitaire dont les compétences étaient unanimement vantées avait été classé « meilleur ministre des finances du Moyen Orient ».

A ce jour, les raisons de cette brutale déchéance restent un mystère.

Dans sa communication, le régime qatari s’est contenté d’un seul mot : « corruption ».

Crédits photo/illustration en haut de page :
Le ministre des Finances du Qatar, Ali Shareef Al Emadi, lors du troisième dialogue stratégique annuel entre les États-Unis et le Qatar au département d'État de Washington, DC, le 14 septembre 2020. Erin Scott, AFP.

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