Qatar connection : BHL au centre du jeu qatari

En pleine promo de son recueil de reportages, Bernard-Henri Lévy a tenté d’empêcher la publication de notre premier article sur l’affaire des ordres de virement qataris. Il assigne maintenant Blast en assurant que nos documents sont des faux et en prétendant n’avoir eu aucune relation avec le Qatar. Une réécriture de l’histoire que les faits démentent.

Attention, vous avez… un courrier. Cette correspondance d’un genre un peu particulier s’est d’abord signalée par un avis de passage, reçu jeudi 6 mai au siège de la rédaction de Blast, dans le 10ème arrondissement de Paris : une invitation à contacter le cabinet d’huissier Jocelyn Malka, pour le récupérer. Chose faite le lendemain en fin de journée, après que ce dernier nous ait fait lanterner 24 heures.

Signés, fléchés

Ce courrier d’une centaine de pages est une assignation à jour fixe devant la 17ème chambre du tribunal de Paris, compétente en matière de presse. Blast y est convoqué le 16 juin. La missive est adressée par les avocats de Bernard-Henri Lévy sur la base d’une ordonnance rendue le 03 mai dernier. Une décision actée quatre jours après la publication sur notre site de 4 documents qui laissent dessiner un circuit opaque entre le Qatar et la France.

Sur ces documents (ils datent de 2009, 2010, 2011 et 2018) qui portent la signature du ministre des Finances qatari de l’époque, on trouve les noms de trois personnalités de premier plan : Laurent Platini (le fils de l’ex-président de l’UEFA Michel Platini), Carla Bruni et Bernard-Henri Lévy donc – le quatrième de cette série, ordonné par un autre signataire, concerne l’ONG d’origine américaine Human Rights Watch.  Ils flèchent d’importantes sommes d’argent appelées selon la volonté exprimée par le donneur d’ordre à être puisées dans la trésorerie de l’émirat, la mise à exécution revenant à la Qatar National Bank.

BHL ne poursuit pas les journalistes mais Blast et son directeur de publication Denis Robert, à qui il réclame 100 000 euros. Il demande aussi le retrait de l’article, sous peine d’une astreinte de 3 000 euros par jour.

Le téléphone arabe

Retour quelques jours plus tôt : jeudi 29 avril 2021, début de soirée... Alors que Blast s’apprête à mettre en ligne le premier article de l’enquête sur la Qatar connection, Bernard-Henri Lévy s’affaire, téléphone vissé à la main. Après que l’attachée de presse de son éditeur nous ait adressé un démenti bâché en quelques lignes par mail, le philosophe passe plusieurs appels à des membres de l’entourage de Denis Robert. Ils sont notamment avocat ou éditeur. Charge à eux d’intervenir auprès du directeur de la rédaction pour le dissuader de publier.

A ses contacts, Bernard-Henri Lévy explique que le document à son nom est « un faux grossier ». L’existence d’une telle pièce est d’autant plus impossible qu’il avait durement critiqué le Qatar et son régime. Dans une chronique signée dans Le Point un an après la chute de Kadhafi, BHL écrivait ceci au sujet de l’émirat : « l'argent qatarien a la couleur, qu'on le veuille ou non, d'un État qui prive ses citoyens de libertés publiques. Il a la couleur d'un pays où l'on traite les immigrés (indiens, pakistanais, philippins) comme des sous-citoyens, quand ce n'est pas comme des sous-hommes ou des esclaves. » Un texte raccord avec la figure qu’il construit patiemment depuis tant d’années, celle d’un intellectuel engagé toujours prompt à dénoncer l’injustice et les nouvelles barbaries à travers le monde.

Mémoire sélective

Pour autant, peut-on en conclure comme le patron de la revue La règle du jeu et comme l’indique son attachée de presse qu’il n’a jamais eu de contacts avec le Qatar ? Le célèbre philosophe a d’étonnants trous de mémoire. Il suffit de compter ses passages pendant la guerre en Libye sur l’antenne d’Al Jazeera. La chaîne d’information internationale a été créée par l’émir du Qatar, en 1996. Elle a joué un rôle crucial dans la bataille de l’information contre le régime de Kadhafi et BHL y était comme chez lui. Dans cet extrait diffusé par Al Jazeera en mars 2011, en pleine rébellion libyenne, on le voit et l’entend affirmer que les gouvernements occidentaux ne « pourront plus tailler des pipes (sic) à des dictateurs » dans le nouveau monde qui arrive, poussé par les Printemps arabes.

En mars 2011, BHL se donne le beau rôle sur Al Jazeera, expliquant qu’il était « sur le front » à Benghazi. Ceux qui étaient sur place se souviennent surtout qu’il faisait la retape de tous les médias depuis la cafeteria de son hôtel, flanqué de son éditeur et d’un photographe...

En remontant la piste de l’essayiste en Libye, on peut facilement constater qu’il a bien été en contact avec des représentants locaux du Qatar. Avec Waheed Burshan, par exemple : réputé proche des Frères Musulmans, la confrérie islamiste protégée depuis des décennies par l’émir de Doha, ce Libyen a longtemps été exilé aux Etats-Unis. Il est ensuite revenu dans son pays dès les premiers jours de la rébellion pour intégrer le Conseil national de transition, l’instance qui regroupait les insurgés jusqu’à la chute de Kadhafi (dont plusieurs ex-rouages importants de son régime). Comme l’indique son profil LinkedIn, Waheed Burshan a dirigé des sociétés qataries. Il est aujourd’hui à la tête de la Libya Qatari holding.

Déjeuner entre amis

Le samedi 1er novembre 2014, Bernard-Henri Lévy retrouve Waheed Burshan et d’autres hommes politiques libyens pour un déjeuner à Tunis, comme l’illustre une photo prise à cette occasion. A peine éventé, ce rendez-vous provoque l’ire des Tunisiens : BHL sera obligé d’écourter son voyage, le pouvoir local n’appréciant pas de le voir s’afficher ainsi aux côtés d’islamistes notoires, qui ont mis à feu et à sang le pays voisin. La proximité entre BHL et Waheed Burshan est telle que le second a même été invité à publier sur bernard-henri-levy.com, site à la gloire du philosophe. Intitulé « Lettre à la nation libyenne », le texte de son ami libyen est mis en ligne en décembre 2014.


En novembre 2014, BHL (second en partant de la gauche, de face et dans l’ombre) s’attable à l’hôtel La Résidence à Tunis, avec des amis. Parmi eux, Waheed Burshan, lunettes sur le front (second à droite). Photo publiée sur le site de La règle du jeu.

Pour parfaitement situer Waheed Burshan, la nature et l’intérêt d’une telle relation, on peut lire utilement une enquête publiée en septembre 2018 par mondafrique.com. Selon le site d’informations, BHL a fait sa connaissance alors que les deux hommes se trouvaient dans le Djebel Nefoussa, un haut plateau à l’ouest de la Libye proche de la frontière tunisienne. C’est d’ailleurs aux rebelles qui tenaient ce djebel, la Brigade des martyrs du 17 février soutenue par le Qatar, que la France a livré en 2011 quelque 40 tonnes de matériels de guerre.

Un djihadiste dans le processus

Le chef de ce groupe de rebelle, un certain Abdel Hakim Belhadj, est bien connu Outre-Atlantique. Les services de renseignement américains avaient arrêté ce libyen en Malaisie, avant de le remettre à Kadhafi... Après quelques années de prison, ce djihadiste membre d’Al Qaeda a été relâché en 2009 au nom du processus de réconciliation lancé par Saïf Al-Islam, l’un des fils du « guide ». Et il est devenu l’un des chefs de guerre les plus puissants du pays grâce au soutien actif du Qatar.

En 2018, Moustapha Abdel Jalil, l’ex-président du Conseil national de la transition, dont BHL s’était fait le porte-parole international, reconnaîtra publiquement que le CNT était infiltré par les islamistes soutenus par le Qatar. Et la présence de l’émirat auprès des milices islamistes en Libye était telle que son chef avait hérité d’un surnom sans ambiguïté : « l’émir du Qatar et de la Libye » …

No regrets

Une chose est sûre : dix ans après les faits, BHL ne regrette rien du chaos qu’il a contribué a installer en Libye et dans les pays voisins, en se faisant passer pour l’émissaire de l’Élysée – et en assurant la promotion de ceux qu’il appelait à l’époque « les Massoud libyens » (sic) pour vendre l’intervention militaire occidentale à Paris à son ami Nicolas Sarkozy. Interrogé mardi 4 mai dans l’émission C Ce Soir de France 5, à l’occasion de la sortie d’un énième livre consacré à lui-même (Sur la route des hommes sans nom, Grasset), le philosophe a même revendiqué son rôle dans cette histoire : « Je ne regrette pas ce qui a été fait à l’époque en Libye. C’est pas guerre juste ou pas guerre juste. En ce temps-là, il y a dix ans […] la question était de savoir si on laissait un dictateur noyer ses villes dans des rivières de sang. »


Extrait de l’entretien sur le plateau de C Ce Soir (France 5), le 4 mai dernier, au cours duquel BHL est interrogé sur la Lybie, où il est retourné pour Match et a « été extrêmement mal accueilli »

Que ces « rivières de sang » évoquées sur l’antenne de France 5 n’aient jamais existé que dans les manipulations médiatiques du Qatar, opérées via sa chaîne d’info Al Jazeera, ne trouble toujours pas BHL. Mais que des rivières de sang provoquées par les milices islamistes - qui ont profité du conflit libyen pour s’armer - noient le Mali, le Niger et le Burkina Faso depuis l’effondrement de la Libye ne semblent pas plus le déranger aujourd’hui. Celles-là sont bien réelles.

Dans son démenti envoyé par mail à Blast, ses appels aux proches de Denis Robert et aujourd’hui dans son assignation en justice, BHL affirme que le document qui le concerne est un faux parce qu’il n’a donc jamais eu de contact avec le Qatar. En Libye, il a bel et bien servi la cause du Qatar.



Crédits photo/illustration en haut de page :
Adrien Colrat pour Blast