Qatar connection : Nasser Al-Khelaïfi, une médiation pour briser le silence

Dans la guerre qui oppose le patron du PSG à l’homme qui l’accuse de l'avoir kidnappé et torturé en 2020, la justice française vient de décider d'une médiation. Objectif : revoir la transaction qui imposait le silence au détracteur de Nasser Al-Khelaïfi, dans une histoire digne d’un roman noir.

Deux ans après sa détention arbitraire au cours de laquelle il affirme avoir subi des actes de torture (voir en encadré), l’homme d’affaires français Tayeb Benabderrahmane attendait beaucoup d’une première décision de justice dans le conflit qui l’oppose à Nasser Al-Khelaïfi, patron tout puissant du Paris-Saint-Germain. La décision de la 1ere section de la 4eme chambre du tribunal de Paris, compétente en matière de contrats, avait été mise en délibéré. Rendue hier mardi 29 novembre, elle « donne injonction aux parties de rencontrer pour un rendez-vous d'information sur la médiation », « au plus tard le 3 février 2023 ». Et désigne nommément deux médiateurs.

Pas une bonne nouvelle

« Une injonction de médiation, je ne sais pas ce que c’est, ça n’existe pas… ». Ce mercredi matin, cet avocat de Tayeb Benabderrahmane semblait d’abord circonspect, dans l’attente de lire le détail de l’ordonnance de la juge. « Mais je crois que ce n’est pas une bonne nouvelle pour la partie adverse. Ça signifie que mon client avait bien qualité à agir ». Celui-ci demande à être libéré du silence que le protocole d’accord signé en juillet 2020 lui impose. Pour les avocats d’Al-Khelaïfi, toute contestation le concernant devait passer sous le joug des juridictions qataries. En délivrant cette injonction, la justice française confirme qu’elle relève de son autorité. Ce qui signifie que Nasser Al-Khelaïfi n’échappe(ra) pas à la justice française, et que ce sera a priori bien à elle de trancher en dernier ressort.

Désaccord sur un accord

L’audience s’était tenue un mois plus tôt, le 25 octobre. Maître Georges Holleaux avait demandé qu’elle se joue à huis-clos – sans public, ni journalistes. Un impératif pour l’avocat de Nasser Al-Khelaïfi, pour éviter de divulguer, puis faire circuler des informations confidentielles portant sur la vie privée de son client. Ce dossier, depuis qu’il a fait les gros titres de la presse, suite aux premières révélations de Libération, laisse fuiter de drôles de secrets, qui donnent une toute autre image du (jusqu’à présent) très lisse Nasser Al-Khelaïfi.

Surtout, le conseil du Qatari plaidait l’incompétence du tribunal pour se prononcer sur la légalité ou non d’un accord conclu en juillet 2020. En échange de la remise des documents qu’il détenait, Tayeb Benabderrahmane obtenait l’abandon de toute procédure judiciaire à son encontre. L’accord imposait encore à ce lobbyiste, qui possède la double nationalité française et algérienne, une clause de confidentialité, sous menace d’une « pénalité » de 5 millions d’euros, en cas de non-respect. Etrange contrat, on en conviendra - dans une affaire en passe d’ouvrir la boîte de Pandore, en laissant échapper des secrets bien peu reluisants. Le genre d’engagement que le droit français qualifie habituellement de léonin, et qu’il annule, quand le déséquilibre est flagrant.

Deux justices, une de trop

Pour la défense de Tayeb Benabderrahmane, lui-même mis en examen dans un autre volet de cette affaire à tiroirs, après un interrogatoire mené... par la direction générale de la sécurité intérieure (DGSI) (une mesure dénoncée par ses avocats comme une façon de faire pression sur lui), cela ne fait aucun doute : la signature de leur client au bas de ce document n’a aucune valeur. Elle lui a été extorquée par la contrainte après neuf mois de détention dans des conditions qui interrogent – jusqu’à la non-réaction du Quai d’Orsay sur le sort réservé à un de ses ressortissants. Les conseils de monsieur Benabderrahmane avaient donc saisi la justice française, pour obtenir son annulation.

Extrait du courrier à Jean-Yves Le Drian, le ministre des Affaires étrangères, adressé le 15 novembre 2021 par Tayeb Benabderrahmane, par l’intermédiaire de ses avocats.
Document Blast

De son côté, l’avocat de Nasser El Khelaifi avait rappelé lors de l’audience devant la 4ème chambre que cette transaction avait été négociée à l’époque avec les avocats de Tayeb Benabderrahmane (dont Me Olivier Pardo, avec qui il est aujourd’hui en conflit), qu’il concerne un ressortissant qatari (Nasser Al-Khelaïfi, officiellement domicilié au Qatar) et qu’il a été conclu à Doha. De quoi, pour maître Holleaux, interdire à la justice française d’intervenir dans ce litige, qui ne peut relever que des seuls tribunaux qataris.

« NAK » perd une manche

Le 25 octobre, le tribunal avait finalement rejeté la demande d’huis-clos et Blast avait pu assister à l’audience, destinée à trancher cette question de la compétence ou non d’une cour française. Les juges estimaient qu’aucun élément relevant de la vie privée de Nasser Al-Khelaïfi n’avait à être rendu public à ce stade. Ils avaient mis clairement en garde l’avocat du patron du club parisien, l’invitant à se trouver un autre argument.

Se doutant que cette demande ne serait au final pas entendue, maître Holleaux avait avancé un dernier élément, pour le moins spécieux : laisser les avocats de Tayeb Benabderrahmane contester la légalité du protocole conclu en 2020 pourrait permettre à leur client de récupérer les documents compromettant contre « NAK » (comme le surnomme les admirateurs du PSG version Qatar). Au-delà de cette bataille de procédure, c’était évidemment l’enjeu de la décision du tribunal. Surtout au vu des premières fuites dans la presse. Mais c’est aussi oublier un peu vite que Benabderrahmane n’est peut-être (sans doute) pas le seul à détenir ces documents.

La décision de la chambre civile du tribunal judiciaire de Paris de ce mardi est accueillie avec satisfaction par les avocats de Benabderrahmane, qui en ont pris connaissance ce mercredi. « Nous sommes très satisfaits de cette décision, confirme à Blast Maître Luke Vidal. Tous les arguments procéduraux soulevés par Monsieur Al-Khelaïfi sont rejetés, non seulement les tribunaux français sont compétents mais l’ordonnance liste chacun des moyens que nous avons évoqués. Ils confirment que les demandes de monsieur Benabderrahmane sont admissibles et qu’il a bien intérêt et qualité pour agir ».

Le début de la fin ?

Derrière cet épisode et cette féroce bataille d’avocats, c’est plus largement l’avenir de Nasser Al-Khelaïfi qui s’écrit en pointillés désormais. Dans une affaire qui menace de lui revenir comme un boomerang à la tête, une fois terminée cette Coupe du monde au Qatar dont il a jusque à présent bénéficié, comme d’une mise sous cloche de ses propres turpitudes.

Une autre histoire et un drôle de paradoxe puisque le dirigeant du PSG a aussi été un acteur sous-terrain de son attribution douteuse, sous fond de « cadeaux émiriens » comme Blast l’a révélé. Dans les documents rendus public par l’enquête/saga de la Qatar connection, certains portent - ceux-là aussi - sa signature.

Pour Nasser Al-Khelaïfi, devenu grâce à l’argent de l’émirat « l’homme le plus puissant de la planète football », garder sous contrôle et sous silence les lourds secrets des documents que Tayeb Benabderrahmane a détenus était absolument vital. La poursuite de la success-story de « NAK » en dépend. Cette querelle procédurale perdue est un échec cuisant. Il indique peut-être qu’il a cette fois perdu la main.

L’ordonnance rendue par la juge Géraldine Detienne ce mardi 29 novembre.
Document Blast

Dossier /
Qatar Connection - l’enquête

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Crédits photo/illustration en haut de page :
Philippine Déjardins

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