Qatar Connection : Jean-Marie Le Guen, un secrétaire d’État au service de l’Émir

Membre du gouvernement de la France de 2014 à 2017, secrétaire d’État chargé des relations avec le Parlement, puis du Développement et de la Francophonie, Jean-Marie Le Guen aurait conclu un accord avec l’ambassade du Qatar en mars 2016 selon un document qatari remis à Blast. A la clé, un versement de 260 000 euros. Nos révélations.

C’est ce qu’on appelle un livre-événement : quand Christian Chesnot et Georges Malbrunot publient le jeudi 20 octobre 2016 leur deuxième livre-enquête sur les relations entre la France et le Qatar - Nos très chers émirs, sorti chez Michel Lafon -, le Tout-Paris de la politique, des affaires et des médias bruisse depuis des jours de mille rumeurs sur les révélations à venir de l’ouvrage « qui dérange ».

A livre exceptionnel, dispositif exceptionnel : le matin de la sortie en librairie, Christian Chesnot est sur le plateau de Léa Salamé à 7h50, invité de la matinale de France Inter. Preuve de l’attente autour d’une enquête qui promet de faire quelques ravages dans les rangs politiques, à droite comme à gauche.

De puissants parrains

Si plusieurs responsables politiques français proches du Qatar sont mis en cause, un homme semble particulièrement visé par le duo de journalistes : le socialiste Jean-Marie Le Guen, alors secrétaire d’État chargé des relations avec le Parlement depuis avril 2014. Spécialiste des questions de santé, l’ancien vice-président de la Mutuelle des étudiants de France (Mnef) - ce réservoir à dirigeants du PS, dont la génération est alors au sommet (1) - est un proche de Dominique Strauss-Kahn, mais aussi de Manuel Valls. Ce dernier lui a ainsi obtenu un strapontin gouvernemental quand il a été nommé Premier ministre, en mars 2014.

Jean-Marie Le Guen restera au gouvernement jusqu’à la fin de la présidence Hollande. En décembre 2016, après le remplacement à Matignon de Manuel Valls par Bernard Cazeneuve, l’ex-député de Paris quitte les relations avec le Parlement pour le secrétariat d’État au Développement et à la Francophonie.

Orienter... les parlementaires français

Dans leur livre, Christian Chesnot et Georges Malbrunot racontent une curieuse histoire. D’après leurs informations, Jean-Marie Le Guen se serait montré insistant auprès de l’ambassade du Qatar pour obtenir des versements d’argent. Objet de ces sollicitations, d’après les auteurs ? Orienter les interventions des parlementaires français... A l’époque, Doha se soucie de restaurer une image dégradée, semble-t-il. Le circuit décrit dans le livre mettait en scène un autre socialiste, Alexandre Medvedowsky, proche du ministre et éternel candidat battu à Aix-en-Provence, à travers sa société d’intelligence économique (2).

Face à de telles accusations, Jean-Marie Le Guen n’était pas resté silencieux. Rapidement, le dirigeant socialiste avait annoncé avoir porté plainte, pour diffamation. Au final, selon Christian Chesnot, un accord aurait été conclu entre les deux parties pour mettre fin à la procédure. Et seul l’hebdomadaire Le Point, qui avait publié les bonnes feuilles du livre, avait été condamné.

La pièce manquante ?

Cinq ans après la publication de Nos très chers Émirs, voilà l’histoire relancée : Blast publie un document exclusif qui laisse penser que l’enquête de nos deux confrères visait juste au sujet de Jean-Marie Le Guen. Cette nouvelle pièce de la Qatar Connection dévoile en effet les dessous financiers d’un accord conclu entre le secrétaire d’État français et la représentation du Qatar à Paris.

En mars 2016, cette lettre à l’en-tête de l’ambassade de l’État du Qatar à Paris est adressée à un membre éminent du gouvernement de l’émirat, à Doha. Elle porte la mention « confidentiel »...


Le courrier, daté du 23 mars 2016, est signé de la main de l’ambassadeur, Mishaal Bin Hamad Al-Thani. Il s’adresse à « son Excellence le Sheikh Mohamed Bin Abdurrahman Al-Thani », le ministre des Affaires étrangères qatari. Le diplomate fait « référence » à un précédant courrier portant le « numéro wkh/5/1461/2016 en date du 16/3/2016, au sujet de Monsieur Jean-Marie Le Guen - Ministre français en charge des relations avec le Parlement français ».

Son contenu est explicite sur la nature des relations entretenues avec Jean-Marie Le Guen : « J’ai le plaisir de vous informer que, selon votre demande dans le courrier susmentionné, il a été délivré un montant d’une valeur de 260 000 euros (deux cent soixante mille euros) à Monsieur Jean-Marie Le Guen pour les services qu’il va rendre à l’État du Qatar. Ce montant a été prélevé de la garde des fonds restants qui sont réservés aux relations publiques. »

Un activisme sans ciller

L’hebdo Marianne avait consacré en février 2017 une longue enquête à ces contacts répétés avec l’ambassade du Qatar. Y était ainsi évoquée la tenue d’un déjeuner organisé à l’initiative du ministre en décembre 2015 avec l’ambassadeur qatari, son épouse et Olivier Spithakis, ex-patron de la MNEF (lourdement condamné dans l’affaire du même nom) recyclé dans les affaires.

Pour justifier son activisme auprès de l’émirat gazier, Jean-Marie Le Guen avait avancé à Marianne une toute autre version. Il s’était alors prévalu de sa fonction. A nos confrères, le secrétaire d’État indiquait ainsi avoir « rencontré l’ambassadeur du Qatar, comme ceux d’autres pays, dans le cadre de mes fonctions gouvernementales ». Et il l’assurait : « Je n’ai jamais proposé d’exercer la moindre influence en faveur de l’État du Qatar. » Des propos en contradiction avec le document révélé par Blast.

Contacté par l’intermédiaire de son secrétariat chez Siaci Saint Honoré, une société de courtage où l’ancien ministre occupe depuis sa sortie du gouvernement les fonctions de conseiller du président, Jean-Marie Le Guen n’a pas voulu nous répondre. Comme à son habitude, l’ambassade du Qatar à Paris n’a pas non plus réagi à notre mail.

(1) Un compagnonnage qui avait valu un temps à Jean-Marie Le Guen quelques soucis avec la justice : celle-ci l’avait mis en examen dans un volet de l’affaire de la MNEF, le soupçonnant notamment d’avoir bénéficié d’un emploi fictif, avant d’abandonner les poursuites faute d’éléments suffisants.

(2) L’intéressé a toujours nié être mêlé à cette histoire. Ex-conseiller de Laurent Fabius, ancien vice-président du département des Bouches-du-Rhône (sous la présidence de Jean-Noël Guérini), il est aujourd’hui président du Synfie (le Syndicat français de l'intelligence économique).

Crédits photo/illustration en haut de page :
(c) Adrien Colrat / Blast

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