Qatar connection : Benjamin Netanyahu, le très cher ami israélien

Les documents exclusifs que Blast s’est procurés montrent que le Qatar, à deux reprises, a voulu s’immiscer dans le processus électoral en Israël pour financer les campagnes de Benjamin Netanyahu, Premier ministre de 2009 à 2020. Dans le même temps, l’émirat gazier finançait le Hamas, l’organisation islamiste, à Gaza.

La Qatar Connection recèle bien des surprises. Notre source nous l’a toujours affirmé - avant que nous ne commencions à en dévoiler les lourds secrets en avril dernier : les documents qataris concernent des personnalités de premier plan non seulement en France mais aussi dans d’autres grands pays. Beaucoup de noms prestigieux au cours de nos premiers échanges ont ainsi été cités, avec toujours la même mécanique souterraine à l’œuvre : celle de la diplomatie par l’argent. De quoi provoquer quelques remous dans quelques-unes des grandes démocraties occidentales.

Cinq pièces d’un même puzzle

Il y a quelques semaines nous en étions encore là, concentrés sur la partie française du dossier, sujet de nos récentes révélations (que ce soit sur les dessous de l’attribution de la Coupe du monde de football ou sur celles des championnats du monde d’athlétisme). Et puis, dans deux envois successifs, cinq nouveaux documents nous ont été remis. Cinq pièces d’un même puzzle : ainsi composé, celui-ci dessine une hypothèse folle, celle du financement par le Qatar de deux campagnes électorales en… Israël, principalement au profit du parti du Premier ministre en poste à l’époque, Benjamin Netanyahu !

Si elle se confirme, cette hypothèse est littéralement renversante, tellement elle éclairerait la version officielle d’un jour nouveau. Rappelons, à ce jour, que les deux pays n’ont aucune relation diplomatique, bien que le Qatar soit depuis 2009 le principal banquier de la bande de Gaza et de l’organisation islamiste Hamas, avec l’accord de Tel-Aviv.

Pour « exécution immédiate »

Le premier lot, trois documents, ramène à Doha. Nous sommes en novembre 2012. Le 18, novembre 2012 donc, le Premier ministre qatari Hamad Bin Jassim Bin Jabr Al–Thani pose sa signature au bas d’une lettre. Le président du conseil des ministres s’adresse à Youssef Hussein Kamal, en charge de l’Economie et des Finances à la table du gouvernement.

Le courrier signé du Premier ministre qatari à son ministre des Finances, le 18 novembre 2012. Une copie, la missive le précise, également adressée au directeur de la sûreté de l’Etat.


« Conformément aux hautes directives de son Excellence le sheikh Hamad Bin Khalifa Al Thani, Emir du Qatar, dans son courrier numéro DA-2012-1127 de verser deux aides financières à la consolidation Likoud - Beytenou, dont un montant de 15 millions de dollars américains à Monsieur Benyamin Netanyahu, président du Likoud, et de 5 millions de dollars américains à Monsieur Avigdor Liberman, président du parti Israël Beytenou, pour leur soutien à la prochaine campagne électorale », amorce sèchement le chef du gouvernement à son ministre, dans cette lettre de mission. Le signataire précise à son subordonné que les fonds doivent être mis à disposition du département de la sûreté de l’Etat, les services de renseignement qataris. « Pour exécution immédiate ».

Conformément à [sa] demande

Le second courrier est signé par le gouverneur de la banque centrale du Qatar, Abdullah Bin Saoud Al Thani. Paraphé le 21 novembre, il annonce au ministre de l’Economie et des Finances, le même Youssef Hussein Kamal, « que, conformément à [sa] demande, un montant en espèces de 20,000,000 de dollars américains a été transféré au Département de la sûreté de l’Etat représenté par le Sheikh Jassim Bin Fahd Bin Jassim Al Thani. » Et le gouverneur de conclure par une formule de félicitations, pour « la stabilité du taux de réserve des devises », dont il a le secret.

La lettre numéro A.H /4621/2012 adressée au ministre des Finances Youssef Hussein Kamal par le gouverneur de la banque centrale du Qatar.


Le troisième document de cette première série que nous rendons publique est cette fois signé du ministre de l’Economie et des Finances en personne – dont nous avons déjà souligné le rôle dans un précédent volet de notre enquête au moment de la destitution à Doha de son successeur, brutalement actée après nos premières révélations en mai dernier. La lettre est envoyée à son supérieur, le président du conseil des ministres, également ministre des Affaires étrangères en titre. Elle complète les précédents échanges, au plus haut niveau de l’Etat.

« 20 millions de dollars délivrés à l’Appareil de Sûreté

Après un rappel des consignes de l’Emir - verser quinze millions de dollars au Premier ministre israélien et cinq millions à son ministre des Affaires étrangères… -, Youssef Hussein Kamal informe « [son] Excellence que conformément à [ses] directives, le montant de 20 millions de dollars américains a été délivré à l’Appareil de Sûreté de l’Etat, représenté par le Sheikh Jassim bin Fahd bin Jassim Al-Thani. »

La missive par laquelle le ministre de l’Economie et des Finances confirme le versement à la sûreté de l’Etat de 20 millions de dollars américains. Elle porte cette mention en en-tête : « Confidentiel et urgent ».


Si l’argent a bel et bien été versé - ce que, pour l’heure, nous ne pouvons affirmer - aux deux dirigeants israéliens, ce placement aura été d’une efficacité relative. En effet, les élections législatives de janvier 2013 n’avaient pas été un franc succès pour l’alliance conclue entre leurs deux formations, le Likoud et les ultranationalistes d’Israël Beytenou : les deux partis de droite avaient enregistré un recul de 15 sièges, par rapport au scrutin de 2009. Malgré ce résultat décevant, Benjamin Netanyahu avait retrouvé son fauteuil de Premier ministre. Avigdor Liberman était lui revenu aux Affaires étrangères en novembre 2013, après quelques ennuis avec la justice.

En urgence pour le Likoud

Le second lot de documents récupérés par Blast est plus récent. Il concerne cette fois la période d’octobre à novembre 2018. Parmi ces pièces, un courrier signé par Ali Shareef Al Emadi, le ministre des Finances, à l’attention de « son Excellence le Sheikh Khalid Bin Khalifa Al Thani, Président du Cabinet de l’Emir ». Son contenu est... sidérant.

« J’ai le plaisir, écrit le signataire, de faire référence aux Hautes directives de son Excellence le Sheikh Tamim Bin Hamad Bin Khalifa Al – Thani, Emir du Qatar, dans son courrier numéro DA -1091-2018, en date du 29/10/2018, au sujet d’une aide financière urgente à Monsieur Benyamin Netanyahou, Premier ministre de l’Etat d’Israël et Président du Likoud, d’un montant de 50 millions de dollars américains (cinquante millions de dollars américains) en soutien de la prochaine campagne électorale à la Knesset du parti Likoud ».

La suite de la missive précise les modalités de cette aide : « Ce montant sera délivré en espèces au Département de sûreté de l’Etat, sous forme de bons d’aides urgentes. J’aimerais également, poursuit le ministre, vous informer que conformément aux directives de son Altesse l’Emir du pays, le montant de 50 millions de dollars américains a été délivré au Département de la Sûreté de l’Etat, représenté par Monsieur Jassim Bin Rustum, selon un mandat ordonné par le Département de Sûreté de l’Etat et en provenance de la caisse des urgences et des bourses de la banque nationale du Qatar. »




Le courrier par lequel le ministre des Finances confirme à l’Emir du Qatar le versement de 50 millions de dollars pour... soutenir la campagne du Likoud à la Knesset, le Parlement israélien.

Les ordres du ministre Ali Shareef Al Emadi, là encore, semblent avoir été entendus. C’est ce que confirme le second document de ce second lot, que Blast publie également. Le 4 novembre 2018, le plus haut dirigeant de la Banque centrale du Qatar informe le ministre des Finances que les fonds ont été mis à disposition : « Nous avons le plaisir de vous informer que, conformément à votre demande, un montant de 50,000,000 dollars américains a été transféré au Département de la sûreté de l’Etat représenté par Monsieur Jassim Bin Mohammed Rustum, selon le courrier d’autorisation émanant du Département de la sûreté de l’Etat ».

Le 4 novembre 2018, Abdullah Bin Saoud Al Thani, le gouverneur de la Banque centrale du Qatar, signe ce courrier « TRES URGENT » destiné à « son Honneur Monsieur Ali Shareef Al Emadi ». La lettre est enregistré sous le numéro A.D.M /2187/2018.

Le montant de cette « aide » donne le vertige : 50 millions de dollars pour une campagne électorale dans un pays qui compte à peine 6,5 millions d’électeurs ! Cet « effort » paraît disproportionné. Pour mémoire, comme nous l’avons révélé, rappelons que l’émir du Qatar avait souhaité verser un cadeau de « seulement »… 15 millions au président français Nicolas Sarkozy, pour le remercier de son soutien à la candidature de son pays à l’organisation de la Coupe du monde 2022 de football et pour le rachat du PSG. Comme si, aux yeux des dirigeants qataris, Paris ne valait plus grand-chose. Ou, pour l’écrire autrement, un président de la République française valait nettement moins qu’un Premier ministre israélien…

Des documents, des questions…

Cette manne, dans l’hypothèse où elle a été réellement versée, n’a là encore pas servi à grand-chose : malgré un gain de 5 sièges aux législatives d’avril 2019, Benjamin Netanyahu n’était pas parvenu à former une coalition majoritaire pour diriger le pays, notamment en raison du refus d’Avigdor Liberman d’intégrer la dite coalition. La Knesset avait alors été dissoute et de nouvelles élections organisées en septembre 2019, faisant entrer Israël dans une période d’instabilité politique. Ce n’est qu’en mars dernier, après un quatrième vote, qu’une coalition majoritaire, excluant cette fois Benjamin Netanyahu, est arrivée à constituer un gouvernement, dirigé par le nationaliste Naftali Bennett.

Passé le choc initial de ces révélations, reste à comprendre les motivations de Doha. Comment expliquer que le Qatar ait voulu soutenir ou récompenser l’homme fort du pays honni par tous ses voisins arabes depuis 1948 ? En le plaçant sous dépendance, voulait-il influencer le gouvernement israélien pour avoir les mains libres à Gaza, dirigé par le Hamas, émanation des Frères Musulmans - l’organisation islamiste soutenue par l’émirat depuis un demi-siècle ?  Est-ce la volonté de jouer un rôle de premier ordre dans d’hypothétiques négociations de paix, entre Israël et la Palestine ?

Bibi, un va-t’en-guerre

Pendant les onze années de son long règne, Benjamin Netanyahu a mené plusieurs fois Israël à la guerre dans la bande de Gaza : en novembre 2012, avec l’opération Pilier de défense ; en 2014, avec celle baptisée Bordure protectrice ; en avril/mai 2021, encore tout récemment... Dans le même temps, le Qatar a financé à la fois le Hamas (à Gaza) et le Hezbollah libanais, comme l’a raconté le Jerusalem Post, reprenant des informations publiées par l’hebdomadaire allemand Die Zeit.

Une volonté mise à exécution, côté qatari

A ce stade, rien ne permet d’affirmer que Benjamin Netanyahu ait eu connaissance des volontés de l’émir du Qatar de l’aider financièrement. Ni qu’il ait touché cet argent. Mais nos documents prouvent et révèlent en revanche que cette volonté a bien existé côté qatari, et qu’elle a été mise à exécution au sein de l’appareil d’Etat. Par conséquent, ces pièces interrogent sur la nature des relations entre l’ancien Premier ministre et la monarchie gazière. Il n’est par ailleurs pas inutile de rappeler que Benjamin Netanyahu a déjà eu à affronter la justice de son pays pour des affaires de corruption.

Tzipi accuse…

En janvier 2013, Tzipi Livni, alors à la tête de Kadima (le parti créé par Ariel Sharon, pour mémoire), avait accusé le Qatar de financer la campagne électorale du duo Netanyahu–Liberman. Ces déclarations, bien que choquantes, n’avaient pas été suivies d’effets. Les documents que nous publions aujourd’hui relancent ces questions, restées jusqu’alors sans réponses.

Selon nos informations, les plus hautes autorités israéliennes sont depuis plusieurs semaines en possession de ces mêmes pièces. Pour le moment, aucune décision ne semble avoir été prise quant à l’ouverture d’une éventuelle instruction judiciaire.

Contactée, l’ambassade d’Israël à Paris n’a pas souhaité réagir. Le Likoud non plus n’a pas répondu à nos questions. Enfin, le Qatar, sollicité via son ambassade parisienne, garde le silence. Une posture identique à celle adoptée depuis le début des révélations de Blast.

Crédits photo/illustration en haut de page :
(c) Adrien Colrat / Blast

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