Qatar connection : comment le Qatar s’est offert la Coupe du monde 2022

Le 2 décembre 2010, à la surprise générale, le comité exécutif de la FIFA ( Fédération internationale de football association) décidait d’attribuer l’organisation de la Coupe du monde 2022 de football au Qatar. Grâce à un nouveau document que nous publions, Blast dévoile comment l’homme chargé de faire gagner l’émirat a pu acheter les votes.

Notre boîte de messagerie électronique ne sonne pas. Elle n’affiche pas le fameux « vous avez un mail », comme dans tout bon polar qui se respecte. Mais dix jours après la publication du premier volet de notre première enquête sur la « Qatar connection », notre source a tenu parole : elle nous a remis un nouveau fichier.

Ce nouveau document, explosif, illustre la politique du « quoiqu’il en coûte » décidée entre 2009 et 2011 par l’émir du Qatar Hamad Ben Khalifa Al Thami, lancé dans une conquête planétaire. Il concerne cette fois l’attribution de l’organisation de la Coupe du monde de football 2022.


Un an avant le vote de la FIFA pour l’attribution des éditions 2018 et 2022 — le 2 décembre 2010 —, l’inévitable Youssef Hussein Kamal Al Emadi, ministre de l’Économie et des Finances du Qatar, rédige un courrier « confidentiel et très urgent » à l’attention du président du Conseil des ministres, qui était également le ministre des Affaires étrangères, Hamad Ben Jassem Jabr Al Thani. A l’entête du ministère de l’Économie, il est daté du 12 janvier 2009 et référencé sous le numéro MRW/2009/01/62.

Un courrier, 15 bénéficiaires...

Conformément aux instructions données par l’émir - « prince vénéré du pays », ajoute le ministre -, ce courrier précise que la somme de 100 millions de riyals qataris (22,6 millions d’euros au cours actuel) a été versée à 15 membres du comité exécutif de la FIFA ! Le gouvernement du football mondial compte alors 24 membres, représentant les confédérations continentales ainsi que des fédérations nationales.

Pudiquement, le ministre de l’Économie parle de « bons d’aide footballistique » . Et il dévoile le montage utilisé pour transférer l’argent aux bienheureux bénéficiaires : la distribution aurait été assurée par Mohamed Ben Hammam Abdallah, un homme d’affaires proche de l’émir. Les 100 millions de riyals qataris auraient d’ailleurs transité par le compte de la société du milliardaire, Kemco, et ce « de façon urgente », précise encore le ministre.

La pièce manquante d’une gigantesque enquête

Ce courrier représente un élément clé susceptible de prouver la corruption au sein de la FIFA, à l’œuvre avant le vote qui a attribué l’organisation du Mondial 2022 au Qatar – pour mémoire, le micro-Etat du Golfe l’avait emporté par 14 voix contre 8 aux États-Unis.  La pièce manquante d’une gigantesque enquête déclenchée au lendemain de la victoire surprise de l’émirat, d’abord dans la presse puis au sein de la FIFA, avant des développements judiciaires aux Etats-Unis, en Suisse et en France : si les éléments et les soupçons sur le versement de pots-de-vins sont nombreux, les enquêteurs n’ont jamais réussi à prouver définitivement que l’émirat avait acheté les votes d’une majorité des membres du comité exécutif.

Pour tous ceux qui travaillent sur les affaires de corruption au sein de l’organisation sportive basée à Zurich, le nom de Mohamed Ben Hammam Abdallah, cité comme distributeur des largesses de l’émir, ne constituera pas une surprise. L’homme d’affaires qatari est avant tout connu pour avoir été un important dirigeant du football mondial : de 2002 à 2011, il est président la confédération asiatique de football (AFC) et à ce titre membre du comex de la FIFA.

Ambitions fatales

Mais, en mars 2010, sans doute grisé par la victoire pour le Mondial 2022 intervenue trois mois plus tôt, Mohamed Ben Hammam Abdallah va prendre une décision qui lui sera fatale : il se présente à la présidence de la FIFA contre le très puissant Sepp Blatter, l’homme dont il a sponsorisé les précédentes élections. Le congrès devant renouveler les instances dirigeantes est prévu les 31 mai et 1er juin 2011.

Au printemps (2011), quelques jours avant sa tenue, la FIFA révèle qu’une... enquête a été lancée contre le président de l’AFC, accusé d’avoir tenté d’acheter des voix pour se construire une majorité et se faire élire. En décembre 2012, Sepp Blatter réélu pour un quatrième mandat, la Fédération internationale de football association bannit à vie Ben Hammam Abdallah de toute responsabilité dans ce sport pour « violations répétées du code de l’éthique et conflits d’intérêts ».


Le 29 mai 2011, le JT de la Radio télévision suisse (RTS) annonce le retrait de la candidature de Mohamed Ben Hammam Abdallah à la présidence de la FIFA.

Deux ans plus tard, Mohamed Ben Hammam Abdallah fait de nouveau les gros titres de la presse mondiale. Tout démarre avec une enquête explosive publiée par le Sunday Times. En juin 2014, le journal britannique du dimanche dévoile plusieurs documents internes au comité d’organisation Qatar 2002 qui détaillent les pratiques corruptrices de l’émirat pour obtenir l’organisation de la Coupe du monde. Les journalistes qui ont enquêté présentent aussi l’ex-président de l’AFC comme l’organisateur, sur le terrain, de la corruption.

En décembre 2010 déjà, une précédente enquête de la chaîne américaine ESPN avait levé le voile sur les méthodes du Qatar pour s’assurer le vote de certains pays représentés au comité exécutif de la FIFA, grâce à sa toute nouvelle académie pour les jeunes footballeurs. Un lord anglais, ancien président du comité d’organisation du Royaume-Uni, candidat pour accueillir l’édition 2018, avait même comparé les pratiques en cours à la FIFA à celles de... la mafia.

Signé Garcia

En juillet 2012, face à la multiplication des enquêtes dans la presse et à la grogne grandissante en interne, Sepp Blatter nomme le procureur fédéral américain Michael J. Garcia à la tête d’un pool anticorruption. Deux ans plus tard, Garcia remet à Zurich un volumineux rapport sur les conditions d’attribution des Coupes du monde à la Russie et au Qatar. Il faudra attendre 2017 et sa publication par le quotidien allemand Bild pour qu’il soit rendu public, dans sa version intégrale. Si le rapport ne produit pas de preuves formelles établissant que le Qatar a acheté les votes d’une majorité des membres du comité exécutif, il confirme les pratiques plus que douteuses de l’émirat. Et consacre une douzaine de pages à Mohamed Ben Hammam Abdallah.

Kemco, bon payeur

Au sujet de l’ex-vice-président radié de la FIFA, le procureur Garcia reprend d’abord les explications des dirigeants du comité d’organisation Qatar 2022 : ceux-là affirment n’avoir eu aucun lien avec le patron de l’AFC, durant la campagne. D’ailleurs, très circonspect sur les chances de son pays, Mohamed Ben Hammam n’a officiellement soutenu sa candidature que dans les derniers jours précédant le vote du 2 décembre 2010. Mais l’enquête du procureur Garcia met aussi en lumière une série de... paiements. Ils ont été versés par Kemco, la société de Mohamed Ben Hammam Abdallah, à plusieurs dirigeants de la FIFA. Mais les dates de ces versements, intervenus après l’attribution de la coupe du monde 2022, laissent planer le doute : quelles sont leurs motivations réelles ? En remerciements pour avoir voté pour le Qatar, ou dans le but d’acheter des voix pour l’élection à venir du président de la FIFA ?

« Les preuves dont dispose la chambre d'instruction suggèrent fortement que M. Bin Hammam a payé des fonctionnaires de la CAF (Confédération africaine de football) pour influencer leur vote lors de l'élection du président de la FIFA en juin 2011 », conclut prudemment le rapport. Semblant ainsi plutôt pencher pour la seconde hypothèse.

Question brûlante...

Dans ce contexte, le document que Blast publie aujourd’hui pourrait rebattre les cartes : il peut constituer la preuve – le chaînon manquant – dont ne disposait pas le procureur Garcia pour accuser formellement le Qatar. Il dévoile que Mohamed Ben Hammam agissait dès 2009 en coulisses sur les ordres de l’émir, pour sécuriser les votes en faveur de la candidature de l’émirat. Et il établit que de l’argent, c’est ce que le ministre écrit noir sur blanc, a bel et bien été versé.

Reste une question, brûlante : quelle est l’identité des quinze membres du gouvernement mondial du football qui se seraient réparti les 100 millions de riyals qataris ? D’après nos informations, leurs noms figurent dans une annexe au courrier dont nous révélons l’existence. D’ores et déjà, compte tenu des enquêtes judiciaires lancées par les États-Unis depuis 2015, il est assez aisé se se faire une idée.

Pour mémoire, ces procédures ont abouti à la mise en accusation pour corruption de nombreux dirigeants de la FIFA.


Le off de l’enquête Blast

Comme pour le premier volet de notre enquête sur la Qatar connection, nous avons informé par mail le service de presse de l’ambassade du Qatar à Paris que nous détenions ce document. Un message envoyé ce mercredi 12 mai. À ce jour, nous n’avons toujours eu aucune réponse. Selon nos informations, les pouvoirs publics français, suisses et américains, dont les justices enquêtent sur la corruption au sein de la FIFA, ont également ce document en leur possession.

Crédits photo/illustration en haut de page :
Adrien Colrat pour Blast