Drahi vs Reflets : Le secret des affaires ou le journalisme

Les journalistes de Reflets comparaissaient le 27 septembre devant le tribunal de commerce de Nanterre. Sous le coup d’une assignation en référé engagée par le propriétaire d’Altice Patrick Drahi, nos confrères ont dû se justifier à la barre. Au nom du secret des affaires, le milliardaire veut censurer une série d’articles publiés par le média en ligne, sur la base de documents échappés d’une opération de piratage. A travers cette procédure-bâillon, l’essence même du journalisme est menacée.

Des journalistes devant un juge consulaire... Improbable, la scène avait pour cadre le tribunal de commerce de Nanterre cette semaine. Une rencontre d’un troisième type à laquelle les professionnels de l’information vont peut-être devoir s’habituer. Et pas pour le meilleur.

Cette innovation, on la doit au patron d’un groupe de médias : alors que la 17ème chambre du tribunal de Paris n’attendait que ça (elle est spécialisée dans les affaires de presse), Patrick Drahi a choisi cette voie parfaitement incongrue pour régler un litige l’opposant à la rédaction de Reflets. On ne sait pas ce qu’en pense celui qui officiait face nos confrères, en son for intérieur : élu par ses pairs (chefs d’entreprise et commerçants), le juge consulaire n’est pas un professionnel de la justice et il a certainement plus de compétences dans les affaires de commerce que dans celles de la presse, pour lesquelles il n’a pas été formé.

« Ah, c’est mon premier référé ! », a lancé le magistrat, bonhomme, en ouvrant l’audience de mardi après-midi. Bon signe - celui de son étonnement ? Ou plutôt l’annonce d’une longue série qui s’ouvre ? La réponse ne tardera pas : alors que Me Lorraine Gay, avocate du site d’information, a plaidé l’incompétence de la juridiction, sa décision a été mise en délibéré. Elle est attendue pour le 6 octobre. Le juge se considérera-t-il compétent ou pas ? Relaxera-t-il Reflets ou prononcera-t-il une condamnation ? Dans ce cas, cette première  risque d’avoir des conséquences délétères sur l’exercice du journalisme. 

Piraterie digitale

Pour comprendre pourquoi Patrick Drahi s’adresse à la justice consulaire, il faut remonter aux prémices de ce dossier. Tout part d’un piratage dont Altice a été cet été la cible. L’intrusion est l’œuvre de Hive, un groupe actif depuis 2021 qui s'est par le passé attaqué à des sociétés comme Media Markt (une chaîne de magasins d'électroménager allemande), T-Mobile (opérateur allemand de téléphonie), Correos Express (un service espagnol de livraison), Partnership HealthPlan of California (un prestataire du secteur des soins et de la santé aux Etats-Unis) ou aux hôpitaux américains. Le 9 août dernier, après avoir aspiré plusieurs dizaines de milliers de fichiers et documents sur le cloud du réseau Altice, le « service commercial » des hackers de Hive prend contact avec sa cible et engage des négociations en proposant un « marché » : une clé de déchiffrement contre une somme de 5 millions d’euros, pour accéder et libérer les 141 GB de données piratées. Les négociations n’ont visiblement pas abouti puisque ces données se sont retrouvées en ligne. Le 25 aout, l’équipe de Reflets les repère sur un site Tor, une sous-partie de l’Internet (le darknet), après que la cyber-attaque ait été revendiquée par ses auteurs. Rapidement, la rédaction constate qu’elle est face à une masse d’informations exceptionnelle. Le matériau détourné concerne le groupe Altice dans son ensemble, sa holding ainsi que plusieurs de ses filiales – à l’exception notable de SFR, sa branche télécoms.

Sur le darknet, une page du groupe Hive mettant en ligne les documents piratés d’Altice.
Autre chose, encore 

« Je n’avais jamais vu ça ». Le journaliste Antoine Champagne, qui surveille depuis des années ce qui circule sur le Web, est rodé à l’exercice. Cette fois, l’ampleur de l’attaque est inédite : « Des fuites massives, c’est déjà arrivé mais pas autant de données, aussi importantes et intéressantes, d’une précision chirurgicale ».

Dans le lot figurent en particulier des éléments relatifs aux family offices des Drahi (Yafit et Valais Management Services). Ces structures veillent aux besoins de l’homme d’affaires et de ses proches. La mission de ces boîtes dédiées au confort et au bien-être familial va jusqu’à l’achat et l’acquisition d’appartements, de biens immobiliers et d’objets d’art pour le compte des Drahi. Pour l’équipe de Reflets, ces informations font écho à la polémique qui a tourné en boucle tout l’été, « y compris sur les chaînes TV de Drahi », sur les jets privés des milliardaires. « Le président venait de faire sa sortie sur la fin de l’abondance, complète Antoine Champagne. Quand on plonge dans les leaks et qu’on voit que Drahi jongle non pas avec des millions mais des milliards, on se dit que l’abondance dont parle Macron ce n’est pas ce que les gens s’imaginent. C’est autre chose, encore ».

Optimiser, cette obsession

Ces informations jusqu’alors confidentielles, dans quelle mesure relèvent-elles de l’intérêt public pour justifier que des journalistes s’en emparent ? Cet « autre chose » que raconte-t-il ? Le train de vie hors sol d’un industriel dont le groupe est construit sur de la dette, mais aussi une idée fixe : « La grande obsession des personnes qui travaillent pour Drahi, ça ressort de ces documents, reprend le rédacteur en chef de Reflets, c’est de payer le moins d’impôt possible ».

Dans la pratique, des bataillons de fiscalistes sont mobilisés pour la cause. Ils jonglent avec les réglementations et les lois de dizaines de pays, autour de montages complexes et opaques, dont les circuits et ramifications passent souvent par des pays comme la Suisse, Guernesey ou le Luxembourg. « Ça s’appelle de l’optimisation fiscale, ce n’est pas forcément illégal jusqu’à ce qu’on trouve et comprenne éventuellement que c’est de l’évasion - c’est peut-être au PNF de le dire - mais ça dit quelque chose : l’impôt, quelque part, c’est le bien commun ».

Fort de cette matière, la rédaction de Reflets se met au travail. Un premier article est publié le 5 septembre. Il annonce un feuilleton au long cours. Quatre autres suivent (un de ceux-là révèle que la famille Drahi a acquis pour 924,50 millions de dollars d’œuvres d'art), jusqu’à la semaine passée. Vendredi dernier, le 23 septembre, Antoine Champagne reçoit un avis l’invitant à retirer un courrier : une assignation devant le tribunal de commerce de Nanterre, pour une procédure en référé.

Derrière le flou, la censure

Mardi, lors de l’audience, les quatre avocats d’Altice et de Patrick Drahi ont voulu convaincre le juge néophyte que les articles querellés constituaient une atteinte intolérable aux droits de leur client. Entretenant la confusion entre les pirates et les journalistes. « Dans un grand flou, ils ont évoqué plein de choses de manière très imprécise, raconte Antoine Champagne, joint par Blast à la sortie de l’audience. Sous-entendant que c’est très grave, sauf qu’ils étaient... incapables de dire en quoi. »

Au nom du secret des affaires, il est par exemple reproché à l’équipe de Reflets d’avoir publié des informations sur le rachat de Teads – une société spécialisée dans la publicité digitale, reprise en 2017 pour 285 millions d’euros. « Tout ça, ce sont des choses publiques !, s’étrangle le rédacteur en chef du site créé en 2009, ça a été écrit, il y a eu des articles, des communiqués (diffusés par... Altice, ndlr). C’est la même chose quand ils nous reprochent d’écrire que leurs équipes devaient être sur le pied de guerre 24h/24h. Là encore, ils disent « c’est secret des affaires ! », je ne vois pas en quoi. En fait, je crois aussi qu’eux-mêmes ne savaient pas très bien… »

Quoi qu’il en soit, les avocats de Drahi demandent la suppression des articles, sous menace d’une astreinte de 500 euros par jour, et des données issues du piratage, présupposant que la rédaction de Reflets les possède - ce que celle-ci dément, assurant les consulter en ligne. Enfin, le plaignant réclame l’interdiction de publier à l’avenir tout contenu se rapportant à cette fuite estivale. «  Il y a un truc un peu inquiétant pour la démocratie, auquel on doit tous réfléchir. C’est comme si un chef d’entreprise demande à ce que les journalistes ne puissent plus se servir d’une fiche Wikipédia parce qu’elle ne lui plait pas, souffle Patrick Champagne. Dans ce monde-là, quand tu es au Figaro tu ne peux pas écrire sur Dassault, quand tu es aux Echos sur LVMH et à BFM sur Altice ».

Le 2 février 2022, Patrick Drahi lors de son audition au Sénat par la commission d’enquête sur la concentration des médias.
Image Public Sénat

Ce pitoyable spectacle montre combien cette première - envoyer une rédaction devant un tribunal de commerce au nom du secret des affaires – est porteuse d’incroyables dérives. Non seulement on demande à un juge qui n’y connait rien de condamner et censurer le travail de journalistes, mais on le fait en moulinant des « arguments » qui, s’ils devaient être entendus, donc créateurs d’une jurisprudence, signeraient la mort du journalisme. De toute possibilité de produire et livrer la moindre information dès qu’elle entrerait en confrontation avec ce que pense un patron ou une entreprise. « L’enjeu, rappelle Antoine Champagne, ce n’est pas Drahi en particulier mais c’est poser des questions sociétales autour de ces monstres, ces méga-entreprises aux méga-profits, comprendre comment c’est arrivé et pourquoi ça existe. Parce des gens ont dérégulé la finance depuis 30 ou 40 ans et qu’ils peuvent fabriquer un empire sur des dettes absolument colossales. »

Le vers du secret dans le fruit

Après une première tentative (lors de l’adoption de la loi Macron), le secret des affaires a finalement été introduit dans le droit français à travers une directive européenne. A l’époque, la profession s’était mobilisée contre ces attaques, en particulier Informer n’est pas un délit. Edouard Perrin était le président de ce collectif. Quelques années plus tôt, le journaliste d’investigation, à l’origine des révélations en 2014 basées sur les Luxembourg Leaks, avait été poursuivi pour vol de documents par la justice luxembourgeoise. « C’est très exactement les risques qu’on avait identifiés, malheureusement c’était prévu, observe-t-il au sujet de l’affaire Reflets/Drahi. On a toujours dit avant la transposition de la directive que ça créait un risque énorme. On en est là, c’est un revirement complet de la charge de la preuve puisque ça impose aux journalistes de prouver qu’ils sont bien dans un exercice relevant du droit à l’information, autour de révélations en faveur de l’intérêt général, et pas dans autre chose. »

Antoine Champagne, le cofondateur de Reflets, invité de David Dufresne, dans son émission Au poste, le 7 septembre dernier.

Alors, le fait que la rédaction de Reflets ait bénéficié d’une fuite provenant de l’action de pirates « sans foi ni loi » - comme Antoine Champagne les qualifie lui-même -, est-ce suffisant pour discréditer l’enquête qui en a été tirée ? Dit autrement, le caractère illégal de ce hacking rend-il ce travail automatiquement illégal ? La réponse est non. Contrairement à la conception qu’en a Patrick Drahi, le métier de journaliste ne se réduit pas à jouer les supplétifs et les relais de communicants, faire du divertissement et détourner le regard quand quelque chose se passe sous vos yeux - ou à portée de vue, quand vous exercez son acuité. Il consiste à chercher (et trouver) des informations qui ne sont généralement pas délivrées sur un plateau par ceux qu’elles concernent. A mettre les mains dans le cambouis. En enquêtant, nous passons notre temps à croiser et rencontrer des individus aux motivations diverses et variées. Ces sources (et leurs motivations) ne sont pas toujours « nobles », comme l’entendrait un bon père de famille pour qui elles passeraient pour parfaitement infréquentables. Peu importe.

Focaliser sur le messager est la riposte habituelle de ceux qui veulent éviter de parler du/des sujet(s) de fond. Ce qui fonde le journalisme et sa qualité, ce sont les faits et les infos, certainement pas ceux qui les apportent ou les circuits par lesquels ils transitent pour arriver jusqu’à nous. Vouloir mettre dans un même sac journalistes et pirates, et ainsi les confondre comme dans cette affaire Reflets / Drahi, est un argument qui peut faire impression, pour ceux qui n’ont qu’une idée très vague du journalisme. Mais sous les apparences du bons sens, c’est une absurdité. Qui démontre soit une méconnaissance totale de ce métier, soit une vision pervertie de ce qu’il est, chez ceux qui le véhiculent. Ou les deux à la fois.

Les masques tombent

Que Patrick Drahi et ses avocats cherchent à se protéger est parfaitement légitime (1) mais le choix des moyens qu’il emploie et des qualifications qu’il cherche à imposer pour contre-attaquer est un problème. Son statut de propriétaire d’un groupe de médias puissant (BFM, RMC, I24 News, 01.net, L’Express, hier Libération…) devrait l’obliger, par respect pour une activité qu’il est en censé défendre. Pour aller au fond des choses, on ne saurait trop lui conseiller – sans être assez naïfs pour nous bercer d’illusions - de faire un choix entre toutes ses casquettes, dont la cohabitation est à l’évidence incestueuse.

Le 6 septembre, Hervé Béroud, directeur d’Altice Média annonce l’ouverture d’une nouvelle chaîne locale en Normandie, pour BFM TV.
Compte Twitter BFM

Avec cette histoire, on touche du doigt les risques qui pèsent sur l’information indépendante en France, ou ce qu’il en reste. Elle a le mérite de rappeler plusieurs impératifs. Ils relèvent de la bonne santé d’une société : d’abord, la nécessité de soutenir et faire vivre la presse indépendante, celle qui n’a d’autre boussole que d’informer les lecteurs et les citoyens. Qui fait son travail, enquête, investigue et analyse les affaires du monde tels qu’il fonctionne et non tel qu’on voudrait les présenter. Parallèlement, il semble aussi indispensable de peser sur le débat public et faire pression sur le pouvoir politique, en rappelant à nos représentants leurs responsabilités, qu’ils en fassent une de leurs priorités pour empêcher la mainmise définitive sur les médias par la finance et des intérêts qui n’ont rien de journalistiques. Ce qui exige un certain courage - quand il s’agit de ne pas se froisser avec les « grands » médias, peu en font preuve -, au-delà de ces missions d’information qui, sans mesures concrètes, se réduisent à conforter une situation délétère en lui donnant les apparences d’un contrôle inexistant. Et dont ces patrons de presse, ceux qui sont auditionnés, se contrefoutent comme de leur premier plan social, oubliant ces pieuses discussions une fois les talons tournés.

Le combat coûtera cher

Une fois de plus, le journalisme d’investigation est visé. En première ligne. « En cas de condamnation, ce n’est pas que la fin des leaks, prévient Antoine Champagne, c’est la fin du droit d’accès aux documents rendus publics d’une manière qui ne plait pas à un patron d’entreprise. Ça vaut aussi pour un dossier d’instruction ou un document qu’un lanceur d’alerte nous remet ». « C’est un combat qui coûtera cher, de toute façon », anticipe de son côté Edouard Perrin, au sujet de l’épée de Damoclès placée au-dessus de toute la profession.

A Blast, c’est sans hésitation que nous nous plaçons aux côtés de nos confrères, que nous connaissons - Jacques Duplessy, une des plumes de Reflets, est aussi un de nos collaborateurs (vous avez pu lire la semaine dernière son enquête sur la relance de l’affaire Lubrizol) -, pour leur manifester notre soutien total au moment où ils font face à cette réplique inappropriée et à ce qui ressemble à une procédure-bâillon. 

Nous condamnons fermement ces manières et l’hypocrisie consistant à vouloir bâillonner ceux qui exercent leur métier librement tout en achetant et contrôlant des journaux et des médias, muselant des dizaines et dizaines de cartes de presse, qui se retrouvent dans une position impossible.

Que les choses soient claires : nous n’accepterons jamais pareil diktat. Est-ce notre rôle de publier et révéler des secrets ? Evidemment oui. Sans l’exploitation de documents et d’informations secrètes, le journalisme se réduit à exercice aussi vain qu’inutile. Un Canada dry dont rêvent les industriels patrons de presse – à la réserve près qu’ils sont parfois pour l’information à condition... qu’elles ne les concernent pas et visent les autres. « Le rôle de la presse ce n’est pas d’être le 4ème pouvoir, conclut Antoine Champagne, c’est de donner des clés de compréhension aux gens pour qu’ils puissent faire des choix éclairés. »

Affaires et journalisme… Définitivement, ce couple infernal ne fait pas bon ménage. Et si la justice valide de telles manœuvres, plaçant le secret de monsieur Drahi ou d’un autre comme valeurs supérieures au droit d’informer, nous maintiendrions coûte que coûte cette position.

Il en va de l’honneur de notre métier et de son existence.

(1) Le 13 septembre, ses avocats avaient déjà porté plainte contre X devant le tribunal judiciaire de Paris, pour atteinte à un système de traitement de données et pour extorsion.

Crédits photo/illustration en haut de page :
Adrien Colrat

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